Tous aux abris à la Cour des comptes
A la Cour des comptes, l'exposition médiatique est plutôt atypique. La prestigieuse institution préfère poursuivre son travail dans l'ombre, à l'abri des regards. Pourtant, le bâtiment renferme des salles tout à fait remarquables et même... insolites ! LaLibre.be vous emmène "Dans le secret des lieux".
- Publié le 28-10-2014 à 10h49
- Mis à jour le 25-01-2015 à 11h47

A la Cour des comptes, l'exposition médiatique est plutôt atypique. La prestigieuse institution préfère poursuivre son travail dans l'ombre, sans que ses membres n'apparaissent dans des reportages. Malgré tout, LaLibre.be a pu pousser les portes de la Cour des comptes pour vous emmener "Dans le secret des lieux".
De l'extérieur, chaque Bruxellois, touriste ou visiteur d'un jour reconnaît sans difficulté ce bâtiment blanc, situé sur le coin de la place Royale, faisant face au musée des Beaux-Arts. Moins nombreux sont ceux à qui l'intérieur est familier. Et pour cause, hormis à quelques occasions, la Cour des comptes joue plutôt la carte de la discrétion. D'ailleurs, même ses compétences sont méconnues alors que l'organisme exerce des tâches importantissimes : elle veille principalement à la bonne gestion des deniers publics par l'Etat fédéral, les Communautés, les Régions, les organismes publics qui en dépendent et par les provinces.

Dès notre arrivée, un nouvel interlocuteur nous reçoit et, d'emblée, les précautions initiales sont détaillées. "L'expression de la Cour n'est pas destinée au public mais au Parlement. Nous sommes donc tenus par un devoir de réserve. En outre, nous nous exprimons peu car il serait tentant pour la majorité ou l'opposition d'exploiter la Cour des comptes. Nous disposons d'un pouvoir de nuisance considérable. Chacun est donc tenu de mesurer sa parole."
Et même si les membres de la Cour sont amenés à rencontrer des mandataires publics lors de leurs missions, notre interlocuteur est catégorique : "Il n'y a jamais d'intrusion du politique dans notre travail". "Nous n'avons jamais subi de pression. Nous ne vivons pas dans notre tour d'ivoire donc nous croisons parfois des politiques, mais cela n'affecte en rien notre rigueur. Et en cas de critique, si l'un de nos rapports a pu déplaire à un mandataire, nous devons nous couvrir sous notre carapace. Mais, vous savez, même s'il ne faut pas présenter les choses comme un monde de Bisounours, suite à nos rapports, il y a très peu de retours de flammes…"
La composition de la Cour joue évidemment beaucoup sur cette quiétude. Les douze membres (six de la Chambre française et six de la néerlandaise) étant désignés par la Chambre des représentants, le pluralisme entre les partis est respecté, ce qui garantit une forme d'indépendance, d'impartialité. Outre ces douze pontes, plus de 550 fonctionnaires, recrutés sur concours, assurent les contrôles et audits au quotidien. "Quelques-uns travaillent ici mais, pour l'essentiel, ils sont sur le terrain. Ils disposent même de bureaux au sein des organes qu'ils inspectent", détaille notre expert.

Cette présentation générale des missions et du fonctionnement de la Cour étant effectuée, la visite des lieux peut commencer. Cela va de soi, elle démarre par l'entrée principale. "A part le 21 juillet et lors de réceptions, cette porte n'est jamais utilisée. D'ailleurs, ce grand hall fait l'objet de peu de passage", assure notre guide, qui restera elle aussi anonyme. Derrière l'une des portes latérales, prêt à être déployé, le grand tapis attend patiemment, enroulé sur lui-même.
Cette partie centrale de l'édifice fut construite, tout comme le parallélépipède de droite, sous Philippe, comte de Flandre et frère de Léopold II, après qu'il ait racheté le terrain en 1866. Philippe et sa femme, Marie de Hohenzollern-Sigmaringen, y donneront naissance à quatre enfants, dont le futur roi Albert Ier.

Le bâtiment est vendu en 1921 à la Banque de Bruxelles (absorbée depuis par ING), qui va y entreprendre d'importants travaux. L'aile gauche, datant du 12e siècle et ayant servi d'appartements à la famille du comte, va être conservée pour devenir les bureaux des hauts représentants. L'aile droite va, elle, être sacrifiée intérieurement pour être transformée en guichets et bureaux du personnel. En 1982 la Régie des bâtiments rachète le tout pour y placer la Cour des comptes. "L'institution étant une alliée du Parlement, il est bon qu'ils se trouvent à proximité l'un de l'autre", glisse notre guide.
Pour accéder à l'étage supérieur, un tapis rouge datant de l'époque du comte et de la comtesse doit être foulé. Y sont représentés le lion - emblème de la Belgique - et une brisure, qui signale que nous nous trouvons dans une famille non régnante, dans une branche cadette de la monarchie.

La rampe d'escalier est constituée de bronze et de laiton. Les lettres P et M – pour Philippe et Marie – y sont incrustées en plusieurs endroits, comme dans le vitrail qui surplombe l'escalier ou dans les coins du plafond.
A l'étage, un splendide lustre de deux tonnes, qui reste éteint la plupart du temps, pend au centre d'un hall néo-baroque français. Au-dessus de ce lustre, trône une coupole munie d'une balustrade exiguë, qui ne permet même pas de se redresser. Les quatre vertus cardinales sont représentées dans les angles du plafond : la prudence (miroir), la justice (balance), la tempérance (cruche d'eau) et la force (gourdin).

"Dites, c'est la quantième fois que je vous croise", plaisante notre guide à la vue d'un collègue déjà rencontré à l'étage inférieur. Des rires contenus s'ensuivent. Au sein de l'institution, le vouvoiement semble de rigueur.
La pièce qui jouxte le hall est intitulée le "grand salon" ou encore le "salon des ambassadeurs". Des délégations étrangères y sont reçues par les douze membres du Collège lors de cocktails. Ce lieu offre un parquet remarquable, qui mêle diverses essences de bois.
Sur une stèle, est apposé le buste du précédent premier président de la Cour, William Dumazy. Comme au Parlement, lorsque le grand patron de l'institution sort de charge, il est immortalisé par un buste ou une peinture.

La visite se poursuit dans le "petit salon", dont le plafond est recouvert d'une toile raffinée et gracieuse datant de la fin du 19e et signée du symboliste Xavier Mellery. La tradition raconte que le père du peintre était jardinier en ces lieux. La comtesse, qui était proche de son personnel, ayant appris que le fils suivait des cours de peinture, lui aurait demandé de venir peindre cette toile.

Succède ensuite le "salon vénitien", aux murs verts encadrant une table et six sièges. C'est ici que la Chambre française se réunit tous les mardis matins. Quand la Chambre siège, les portes sont fermées, et le huis clos est scrupuleusement respecté. "S'il manque une pièce dans un dossier, celle-ci est fournie sans qu'aucun membre extérieur n'entre dans la pièce", précise notre guide.

La "salle à manger", également surnommée "salle des ancêtres" - en raison des portraits des ancêtres du comte et de la comtesse qui ornent les murs - est, elle, munie de 12 sièges. Car, outre la Chambre flamande, cette pièce accueille une fois par semaine l'assemblée générale, composée des dix conseillers et des deux greffiers.
Le premier président s'installe sur la chaise disposant du plus haut dossier. A sa gauche, les conseilleurs sont placés en fonction de leur ancienneté. Face au premier président, sont installés le greffier francophone et le néerlandophone.

Ici aussi, tout se déroule à huis clos. Les décisions se prennent à la majorité absolue des voix et, le plus souvent, elles se prennent par consensus. Lors des votes, une urne passe entre les membres et chacun y dépose son petit bulletin sur lequel est coloriée la case "oui" ou "non".
Pour clore la visite de cette aile, notre guide nous emmène dans le bureau du premier président. "Il s'agissait de la chambre de la comtesse. Le roi Albert est né ici. Au mur, du côté de la rue de la Régence, sont encore accrochés les pitons qui devaient accepter le voile de lit."

Avant de quitter les lieux, nous faisons un crochet par l'aile droite du bâtiment, celle destinée aux fonctionnaires. La raison : elle abrite deux éléments tout à fait remarquables et insolites !
Tout d'abord, les anciens coffres des clients de la Banque de Bruxelles ont été conservés. Située derrière une porte coulissante de 30 tonnes, la salle des coffres est aujourd'hui accessible aisément par les membres de la Cour des comptes. Elle sert dorénavant à entreposer les archives.

Ensuite, l'institution dispose encore d'un abri antiatomique datant de la Seconde Guerre mondiale. Son volume imposant devait permettre d'y protéger 1400 personnes, comme l'indique un écriteau à l'entrée. Mais le lieu est aujourd'hui vide et inexploité. "Je n'en connaissais même pas l'existence", confie d'ailleurs notre guide.

Reportage : Jonas Legge
Photos : Alexis Haulot