Marie Gillain ne fait pas ses 36 ans. Si peu qu’on en oublierait presque les vingt ans d’une carrière commencée à 16 ans. Mais oui, souvenez-vous, c’était dans "Mon père, ce héros", avec Gérard Depardieu. Pas simple, toutefois, d’être "la doyenne" (chronologiquement) de ces actrices belges que le cinéma français s’est appropriées : Marie Gillain a précédé les Yolande Moreau, Cécile de France, Emilie Dequenne, Déborah François, Pauline Etienne sur la scène des César ou les marches de Cannes "Comme j’ai été la première, mon identité a été un peu gommée, parce que ce n’était pas encore un phénomène." Et puis, "les grands rôles ne sont pas si nombreux que ça dans une vie d’acteur". Elle les a eus au début de sa carrière : "L’Appât" de Bertrand Tavernier, "Le Bossu" de Philippe de Broca, "Ni pour ni contre" de Cédric Klapisch, un petit tour chez les Taviani, un autre chez Scola Pas simple non plus d’être restée la plus juvénile : "Le passage de la jeune fille à la jeune femme prend du temps. La vie va plus vite que le cinéma." A tel point qu’au début, Philippe Lioret n’imaginait pas du tout Marie Gillain dans le rôle de Claire, la juge de "Toutes nos envies", trentenaire et mère de deux enfants : "trop juvénile " "J’ai dû lui rappeler que j’avais deux enfants moi aussi. Du coup, il m’a trouvée trop mûre !"

Marie Gillain s’est toujours battue pour être comédienne. Passionnée de théâtre dès son plus jeune âge, elle passa une audition dès l’âge de 14 ans - pour "L’Amant" de Jean-Jacques Annaud. Autant dire que lorsqu’elle a le coup de cœur pour le personnage de Claire, qui l’a "bouleversée", elle n’a qu’une obsession : décrocher le rôle. En tant pis si Philippe Lioret, comme il le reconnaît volontiers, n’a "pas pensé à elle". "J’ai dû faire preuve de tact et de psychologie, me faufiler entre les gouttes", explique-t-elle. Lioret reste un adepte des auditions. La première lecture de Marie Gillain est "éprouvante". "Philippe vous met dans une situation de total déséquilibre, parce que c’est lui qui donne la réplique, précise la comédienne. Cela rompt encore plus l’intimité. On n’est plus seulement regardé par le metteur en scène, on est aussi confronté physiquement à lui. Quand je suis sortie de cette première séance de lecture, je n’étais pas contente de moi." Manifestement, le réalisateur non plus. Silence radio pendant un mois, et puis, l’appel, fatidique, de l’agent de la comédienne : ce ne sera pas elle. "J’étais en déplacement à Saint-Pétersbourg. Et je ne parvenais pas à me résigner. J’étais vraiment entêtée. Je sentais que je devais tenter une autre chance." En rentrant à Paris, Marie Gillain écrit un e-mail au réalisateur, "comme une bouteille à la mer". "Je le commençais en lui disant : Je suis infiniment triste que tu ne vois pas Claire en moi." Elle lui explique ce qui l’anime. Deux jours après, elle passait un nouvel essai. C’est, cette fois, à Cuba qu’elle reçoit la bonne nouvelle. "Tout est toujours question d’envie dans ce métier, résume-t-elle. Si l’envie de m’avoir n’était pas là au début, il y a un peu cette sensation d’avoir passé un examen de rattrapage."

Une fois sur le tournage, toute pression était levée. "Le choix des acteurs opéré, Philippe instaure une vraie relation de confiance." Ce qui n’empêche pas (ou autorise, au contraire) la confrontation. "Il a une vision tellement précise de chaque scène, cela peut perturber les acteurs, parce que tout est sous contrôle : le moindre mot, le moindre souffle. Il veut vous emmener dans cette vision très précise. Mais ça passe forcément par la déconstruction de la maille de la scène. Et il nous arrête chaque fois que la scène part mal. Et on la reconstruit petit à petit pour arriver à ce qui était cherché au départ, une vérité totale. Il faut qu’on y croie, que ça paraisse naturel. Et pour arriver à ce naturel, ce sont des heures et des heures de travail. Sur onze semaines de tournage, c’est un régal."

La comédienne et le réalisateur se sont "trouvés" sur les mots. "Nous y sommes attentifs tous les deux. Son exigence commence par le texte, puisqu’il est l’auteur de ses scénarios. Il tient à une fidélité absolue aux dialogues. Pour changer un mot, il faut négocier et argumenter." Après, à chaque comédien sa méthode de travail. Vincent Lindon n’est pas dans l’analyse psychologique de ses rôles. Marie Gillain, oui. "J’aime ce mot, psychologie, même si je sais qu’il fait fuir certains réalisateurs ou certains comédiens. J’ai besoin de préparer un film de manière très cérébrale. Vincent se foutait de moi, parce qu’il y avait plein de post-it et d’étiquettes de couleurs sur mon scénario." Des couleurs ? "Oui. Une par relation de Claire avec un personnage. Je mets aussi des couleurs de temps, par rapport à son parcours psychologique. En gros, cela correspond à des humeurs ou des états d’esprit." Pour compléter sa préparation, Marie Gillain a relu le scénario avec un juge d’instance, pour assimiler le jargon juridique. Elle a aussi rencontré une infirmière en chef du service de neurologie de la Salpêtrière. "Après, quand j’arrive sur le tournage, j’oublie un peu tout ça, je l’ai digéré. Je ne travaille pas toujours comme ça, mais ici, j’en avais besoin."

Parce que, "il faut dire, les beaux rôles féminins complexes, il n’y en a pas tant que ça en France. Comme s’il ne se passait rien dans l’intimité d’une femme à cet âge-là, qu’il n’y avait pas de dilemme intérieur". Elle-même n’en a plus. Ses envies sont claires. "A 30 ans, on fait forcément un bilan. Et c’est positif, parce qu’on peut mesurer ce qu’on a fait. Je sais vers quel cinéma j’ai envie d’aller." Par exemple, le cinéma belge. "Au final, je n’ai pas travaillé avec des réalisateurs de chez nous. J’adorerais tourner avec un mec comme Bouli Lanners. Cela ne veut pas dire qu’on travaillera un jour ensemble. Et ce n’est pas à moi de le décider." Et, au cas où, elle écrit un scénario. "C’est peut-être le début d’une nouvelle ère " (Paris, le 20 octobre)