Le directeur du musée a choisi un titre alléchant pour attirer le visiteur : "100 chefs-d’œuvre, de Manet à Dürer". Certes, il y a de l’emphase, car tout n’est pas chef-d’œuvre, mais il est vrai que cette exposition démontre à nouveau qu’il y a là, à Tournai, oubliées souvent du public et des autorités, des œuvres qui valent le voyage : les deux grands Manet, le Seurat, l’encre de Van Gogh, etc. L’œuvre principale étant le musée lui-même imaginé par Horta et révolutionnaire à son époque.

Mais aujourd’hui, s’il surprend encore, le musée fait aussi peine à voir. Il n’a ni le personnel ni l’espace suffisant. Il a un air vieillot, usé. Des fuites dans les verrières ont obligé à placer des seaux aux étages supérieurs pour recueillir l’eau. Le directeur a installé un bureau improvisé à même les salles de l’étage. Le musée n’est pas aux normes des musées internationaux et ne peut dès lors bénéficier du décret sur les musées. Le directeur se démène à juste titre pour faire connaître son musée, mais parfois sans doute de manière peu diplomatique, ou discutable avec des interventions contemporaines pas toujours heureuses et des cimaises qui peuvent couper les magnifiques perspectives du musée (en 2004, une exposition Marthe Wéry avait bien mis en valeur l’architecture du musée). Mais le résultat est là : le directeur semble se trouver trop seul pour défendre un trésor de notre patrimoine espérant enfin la signature ministérielle pour des projets (prêts) de rénovation du bâtiment et d’extension sur un terrain contigu où seraient placés les bureaux administratifs, les réserves et une cafétéria. Les ministres Carlo Di Antonio à la Région wallonne et Fadila Laanan à la Communauté "ne doivent plus que signer, dit-il. Il n’en coûte que 15 millions d’euros".

Au départ du musée, il y a le grand collectionneur et mécène Henri Van Cutsem (1839-1904), issu d’une riche famille d’hôteliers et qui consacra sa fortune à sa passion pour l’art de son temps et à soutenir les artistes. Sa collection est très riche et unique par certains côtés dans les musées belges, avec bien sûr les deux Manet : "Chez le père Lathuille" et "Argenteuil (les canotiers)". Mais avec aussi un beau Seurat ("La grève de Bas-Butin à Honfleur"), un Monet ("Cap Martin" de 1884), une encre sur papier de Van Gogh, des tableaux d’Ensor, de Courbet, d’Hippolyte Boulenger, des Fantin-Latour importants, un crayon de Delacroix, des crayons de Toulouse-Lautrec au dos desquels on vient de découvrir d’autres dessins. En tout, quelque 300 œuvres que Van Cutsem voulait léguer à Bruxelles, mais il se heurta à des réticences de l’administration et décida de les offrir à Tournai à condition que la ville construise, pour les accueillir, un musée dessiné par Horta. Lui-même léguant en plus, une somme pour le construire.

Van Cutsem est mort en 1904 et le musée n’ouvrit qu’en 1928, mais il fut fait comme il le désirait. Hélas, depuis la mort de Van Cutsem, le musée n’a pratiquement plus reçu de dons. Par contre, on a joint à la collection Van Cutsem de nombreux tableaux et sculptures des collections de la Ville et on y retrouve de très belles choses même si les paternités sont parfois mises en doute : de Van Dyck à Van der Goes, de Jan Gossart (dit Mabuse, le "Portrait de saint Donatien") à deux œuvres de Campin, propriétés actuelles du musée de Bruxelles mais que celui de Tournai réclame.

Pour cette exposition, Jean-Pierre De Rycke a sélectionné cent œuvres, des plus connues à d’autres qui sont des surprises parfois très heureuses. Il a disposé les œuvres non pas par ordre chronologique mais par thèmes et affinités, bousculant les époques et les hiérarchies.

Le musée a reçu son plan définitif d’Horta en 1917. Il est en étoile avec un hall central donnant sur des salles rayonnantes. Ce musée est pour certains, son chef-d’œuvre. La lumière zénithale y est magnifique, il ne faut jamais rien éclairer. L’architecte a conçu ce musée en multipliant les points de vue, les trouées, qui permettent au visiteur d’établir des liens. Une seule pièce accrochée peut être découverte sous des cadrages différents. Cela crée une activité du regard. Mais pour des motifs de conservation, il a fallu occulter en partie les verrières (la lumière est trop forte pour les dessins) et pour des motifs de démonstration, on a dû placer des cimaises qui "cassent" ces perspectives.

"100 Chefs-d’œuvre, de Manet à Dürer", au musée des Beaux-Arts de Tournai jusqu’au 11 juin. Catalogue chez Racine.