Ce spectacle est un petit miracle. Une perle qui brusquement surgit dans notre paysage théâtral. Un groupe de cinq joyeux compères, sortis il y a peu du Conservatoire de Liège et rassemblés sous le nom de Raoul Collectif, ont enchanté le public, mardi soir, à la première de leur premier spectacle : "Le signal du promeneur". On a découvert des Monty Pythons à la belge, des formidables acteurs au service de leurs propres textes qui parlent du sens de la vie, de la désespérance d’être dans une société bloquée comme l’est la nôtre, mais cela sur un mode ironique, drôle, inventif. On souhaite longue vie à ce collectif et, au minimum, qu’il ait la possibilité de réitérer ce coup d’essai, ce coup de maître.

Rappelons - on a présenté le spectacle dans "La Libre" de samedi dernier - qu’il s’agit d’un vrai collectif de cinq acteurs-musiciens-metteurs en scène (etc.) qui décident et réalisent tout ensemble, sans leader. Ils voulaient parler du mal-être de la jeunesse actuelle face à un monde dans lequel ils ne peuvent plus se reconnaître et qui, d’ailleurs, court à sa perte. Nourris de Raoul Vaneigem (qui a donné son nom au collectif), de Fritz Zorn, etc., ils se présentent comme cinq marcheurs, des scouts en balade dans la forêt de la vie. Chacun raconte des histoires de vie bouchée, de destin si formaté qu’on arrive à mourir un jour en ayant jamais vécu. La seule image qu’on leur propose est celle du travail en grande entreprise, mais ils ont vu qu’en un an, tous les discours de chefs d’entreprises passés à la télé ne comportaient pas un seul sourire !

Face à cela, il y a la fuite, comme celle de Romand, ce faux médecin dont la vie fut racontée par Emmanuel Carrère dans "L’adversaire" et qui s’inventa une vie de mensonges, mais finit par tuer ses proches pour ne pas être démasqué. Ou la fuite de cet homme, bien réel, qui cherche depuis 32 ans un ptérodactyle dans le désert du Mexique. Ou celle de Thoreau qui aimait plus la nature que les hommes. Fuir est une manière de résister, de s’inventer, de se retrouver.

Voilà des discours soixante-huitards, proches des indignés d’aujourd’hui. Mais la réussite du groupe est de traduire cela de manière exubérante et inventive. L’humour, la musique, le gag visuel ou verbal, deviennent d’autres formes de fuite pour échapper à l’impasse existentielle. Et on rit beaucoup à ce "Signal du promeneur". Les inventions sont légion et le jeu des cinq acteurs-auteurs (Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean -Baptiste Szézot) est formidable. Quelle énergie fraîche et jeune dans ce collectif ! On devine que ce spectacle a demandé de longues préparations, d’autant que l’avantage du collectif a son revers dans le temps très long pour arriver à un consensus. On ne dévoilera pas toutes les surprises et rebondissements. Même la coupure de rythme apportée par la longue et comique reconstitution du procès de Romand est pleine de gags mémorables, tous signifiants. Si on ajoute qu’ils sont bon musiciens (il faut entendre leur chœur scout autour du feu, leur fanfare ou leur morceau de piano à dix mains !), on comprendra qu’il ne faut pas manquer cet ovni qui donne à réfléchir tout en nous rendant plus heureux.

"Le Signal du promeneur" par le Raoul Collectif, au Théâtre National, jusqu’20 janvier. Rés. : 022035303