exposition

La "turbulence" est un thème très riche pour une exposition. Car le mot a d’abord une forte portée métaphorique. Ne parle-t-on pas du "tourbillon de la vie", et des "turbulences" des marchés financiers ? La vie n’est que turbulences, ordre fragile dans un chaos primitif. On a parlé aussi des "turbulences poétiques" de Rimbaud et Verlaine.

Pour sa nouvelle exposition, la villa Empain à Bruxelles, associée à l’Espace culturel Louis Vuitton à Paris, a choisi ce mot, mais en n’évoquant que la pure beauté plastique du phénomène, les formes aléatoires, chaotiques et méditatives que laissent les turbulences. Laissant chacun rêver.

La science ici, n’est jamais loin, qui a beaucoup étudié ces phénomènes turbulents, fascinée par la beauté des formes créées par la nature. L’expo montre ainsi les superbes photographies historiques qu’Etienne-Jules Marey a prises en 1899, de mouvements d’air turbulents s’enroulant autour d’obstacles. Le prix Nobel belge, Ilya Prigogine, fascinait ses étudiants en leur montrant ce que donne le mélange de deux fluides choisis : une oscillation incessante de couleurs d’une beauté formidable. Il montrait que de l’ordre pouvait surgir, malgré l’irréversible croissance de l’entropie du monde. Les mathématiciens et physiciens savent que la beauté d’une équation peut être un critère de la véracité d’une loi.

Les artistes ont compris le parti qu’ils peuvent tirer de ce pont entre science et art. Dans les années 70, l’art cinétique et l’Op Art avaient la cote. Une génération de jeunes et brillants créateurs, des quatre coins du monde, réfléchit aujourd’hui, à son tour, à ces formes turbulentes et en propose à la villa Empain de magnifiques variations.

Certes, on retrouve aussi à la villa Empain de glorieux anciens, avec une belle écriture turbulente de Cy Twombly, des distorsions de Pol Bury, un tableau tactile d’Agam et l’œuvre si simple de Leo Copers mais qu’on ne peut quitter des yeux : un guéridon avec une nappe qui tourbillonne sur elle-même, comme la robe d’un danseur soufi (dont justement, on voit la danse obsédante, en sous-sol, dans un film de Moataz Nasr).

Wim Delvoye tord la sculpture classique dans ses bronzes récents, Michel François concrétise le mouvement même du danseur dans une volute.

Plusieurs artistes montrent des installations devant lesquelles on peut rêver sans fin. Dès l’entrée, ne ratez pas l’œuvre du Lituanien Zilvinas Kempinas qu’on avait vue l’été dernier chez Yvon Lambert à Avignon : une bande magnétique flotte dans l’air et ondule, portée par un flux d’air. Magique. Comme l’est la couronne de baguettes de trois métaux différents qui, elle aussi, semble flotter dans les airs, fruit d’un long travail d’Elias Crespin.

Le grand vortex

Face à la piscine de cette superbe villa art déco, l’Anglais Petroc Sesti a placé une très grande sphère de verre remplie d’une huile transparente agitée par un moteur. Un vortex, sans cesse oscillant, se forme, tout en diffractant la lumière et le paysage qui l’entoure. Sachiko Kodama aussi utilise la science, chez elle, celle des ferromagnétiques pour créer une sculpture arborescente aléatoire en fonction du champ électromagnétique généré. Lionel Estève a créé pour la Villa un immense mobile de perles enfilées, tournant à grande vitesse sur lui-même.

La fascination que procurent ces œuvres tient à ce qu’elles nous forcent à lâcher prise, à perdre nos sens.

Plusieurs œuvres viennent rappeler que ces turbulences sont liées à la vie. Les beaux pseudo-graphiques de Jorinde Voigt sont proches de ceux de nos économistes et architectes. Et il y a, ne la manquez pas, la vidéo de Bill Viola, seule fois où la figure humaine apparaît dans l’expo, où une femme émerge d’une cascade, surgit du chaos pour y rentrer ensuite non sans avoir créé avec le rebond de l’eau sur elle, des formes d’oiseaux mystérieux. Ne ratez pas non plus la musique tout aussi mystérieuse et turbulente des arbres, décryptée par les dessins de Penone.

Pour cette expo centrée sur la beauté formelle des choses, la villa Empain s’est associée avec le bel Espace culturel Louis Vuitton à Paris où "Turbulences I" avait eu lieu avec le même duo de commissaires (David Rosenberg et Pierre Sterckx) qui espère monter encore "Turbulences III", cette fois en Extrême-Orient.