REPORTAGE

Elles se nomment Freinet, Steiner, Montessori, Decroly... En schématisant au maximum, elles ont au moins pour point commun d'être centrées sur l'enfant, ses besoins, ses attentes, sa manière de «fonctionner». On les regroupe sous le vocable «pédagogies nouvelles» mais leurs principes remontent souvent au XIXe siècle. Leur mise en application, elle, s'est faite bien plus tard, avec un essor notable dans le sillage de mai 68. Entre-temps, les écoles «traditionnelles» avaient, elles aussi, évolué, mais les différences restent marquées.

L'Ecole Ouverte d'Ohain, dans le Brabant wallon, fait partie du réseau libre non confessionnel. Elle applique une pédagogie inspirée par Ovide Decroly. «Nous partons de l'intérêt de l'enfant, à l'opposé de la conception qui veut que ce soit l'enseignant qui déverse un savoir à ce même enfant. Et nous tentons de développer tous les aspects de sa personnalité: l'intellectuel, le physique et le social», précise le directeur Ghislain Maron.

SURPRISE!

«Aux plus petits, nous proposons d'apporter régulièrement de chez eux une «surprise». Au début, ils viennent souvent avec un jouet, puis, progressivement, avec des objets dont on peut tirer de véritables projets de classe.» En troisième primaire, commence la véritable pédagogie Decroly: «On leur propose par exemple de travailler autour de l'alimentation et, à partir de cette idée, les enfants créent un projet. Dans tous les cas, il faut une méthodologie pour arriver à des notions, à partir du projet. C'est ce que j'appelle la pédagogie de la crêpe. Si on décide de faire des crêpes, il faut aller au-delà: apprendre à lire une recette, étudier les masses, les volumes et apprendre à calculer.»

Mais comment être sûr que toutes les matières seront vues, dans ce contexte? «Chaque enseignant a une sorte de tableau synoptique en début d'année, avec les matières à couvrir. Nous nous réunissons fréquemment en cours d'année pour faire le point de ce qui manque, et veiller à ce que les enseignants ne contournent pas les obstacles. Les réunions permettent aussi de s'entraider, ce qui est très important dans ce type de pédagogie. Car pour nous, contrairement à ce qui est prôné dans d'autres méthodes, le rôle de l'enseignant reste primordial. L'enfant ne va pas grandir tout seul et trouver tout par lui-même.»

De même, en l'absence de manuels à proprement parler, il y a des ouvrages de référence, qui seront consultés chaque fois que le besoin s'en fait sentir. On comprend dès lors que les qualités requises des enseignants ne sont pas minces. «Il faut des gens qui aient à la fois la capacité de gérer un groupe de manière naturelle, sans avoir recours à tous les artifices de l'autorité, l'intelligence pour pouvoir rebondir à tout moment sur ce que les enfants proposent, et enfin, une grande disponibilité au travail. Mais en retour, ils ont un vrai plaisir, parce qu'il n'y a pas deux années scolaires qui soient pareilles: chaque année, on refait les mêmes choses, mais différemment.»

PAS L'ENFANT-ROI

Un autre aspect qui est développé, c'est celui de la sociabilité, voire de la citoyenneté. Chaque enfant a une responsabilité, qui change chaque semaine: s'occuper du tri des déchets, de la sécurité routière à la sortie de l'école ou encore du parc animalier. Chacun est président de classe à son tour et participe en tant que tel au conseil d'école. Et il y a aussi un système de parrainage des plus petits par les plus grands, avec un maître-mot: le respect mutuel. Ainsi, les enfants ont-ils convenu, par exemple, d'une tournante pour les jeux de ballon, pour éviter la loi du plus fort qui règne dans la plupart des cours de récréation: certains jours sont réservés aux plus petits. Enfin, deux fois par an, l'état «physique, social et intellectuel» des enfants est décrit dans un rapport et discuté avec les parents: un progrès par rapport aux «peut mieux faire» des bulletins d'antan.

Ingrid est une parente active: elle s'occupe de la bibliothèque de l'école un jour par semaine. Le reste du temps, elle enseigne dans une école professionnelle dans le Borinage. Un contraste qui la rend d'autant plus crédible quand elle affirme que non, ce type d'enseignement n'est pas réservé à une élite. «Ici, on fait des enfants plus autonomes, des enfants qui n'ont aucune difficulté à aller vers des adultes. Ce n'est pas la pédagogie de l'enfant-roi: on apprend à ranger sa classe, on est plus conscient. Il y a quelque temps, j'avais des canettes partout dans ma classe en professionnel. J'ai fait comme on aurait fait ici: les élèves ont nettoyé la classe pendant trois semaines et le problème a pris fin. Mais le respect doit être mutuel: derrière toute interdiction ou toute obligation, il doit y avoir une raison, une explication.»

ET LE FINANCEMENT?

Pourrait-on faire «du Decroly» dans tous les milieux sociaux, alors?

«La difficulté majeure pourrait venir des parents. Ce n'est pas toujours une pédagogie très rassurante pour eux. Parfois, on peut être inquiet du manque de points de repère visibles. Les enfants de mes amis savaient lire à Noël en première primaire. Ma fille pas, mais qu'est-ce qui est le plus important? Savoir lire vite ou savoir bien lire?» Aujourd'hui, elle a un fils en 3e maternelle à l'Ecole ouverte. Sa fille, qui a 14 ans, est dans l'enseignement traditionnel où elle s'est bien adaptée. Un bémol? «Elle n'est pas championne en orthographe mais cela s'améliore.» Une autre parente estime que l'école devrait davantage oser prendre un peu de distance par rapport à la méthode Decroly. «Le mot «drill» n'a pas sa place ici, et pourtant, dans le cadre de l'apprentissage du français ou du néerlandais, il faut bien parfois passer par là.»

Reste tout de même la question, délicate, du financement. Légalement, l'école ne peut pas demander de minerval aux parents. Cependant, sans un apport des parents, l'école serait en déficit chronique. L'association des parents sollicite dès lors les parents en début d'année (à concurrence de 767 euros par an pour le premier enfant, nettement moins pour les suivants). «Il y a des parents qui connaissent des difficultés financières et qui ne paient pas ou qui paient moins. Mais c'est clair que si personne ne payait, nous ne pourrions pas nous en sortir», plaide Ghislain Maron.

© La Libre Belgique 2005