L’Iranienne Azade Shahmiri a livré, aux Brigittines, une des pépites du Kunstenfestivaldesarts 2017. Où la voix tient une place singulière. Critique.

En 2004, avec "Dance on glasses", le Kunsten révélait Amir Reza Koohestani sur les scènes européennes. Soudain nous parvenaient une voix, un ton, une esthétique hors de nos normes. Un lien étroit s’est tissé entre le jeune metteur en scène iranien et le festival, qui l’a plusieurs fois accompagné et présentait l’an dernier l’impressionnant "Hearing".

Impossible de ne pas penser à cet opus remarquable en découvrant "Voicelessness" d’Azade Shahmiri. Par ailleurs chercheuse et journaliste, l’auteure et metteuse en scène, née en 1982, partage avec Koohestani le talent pour faire de la simplicité visuelle un écrin à la sophistication dramaturgique. Sa pièce - coécrite avec Soheil Amirsharifi, qui signe également la vidéo - mêle avec une sobre audace documentaire et science-fiction pour sonder les traces que nous laissons, celles qui s’effacent, celles aussi que la justice va inspecter pour établir la vérité.

Cinq secondes, cinquante ans

Si un mot, traversant l’air et l’eau, répercuté par la roche, peut vivre cinq secondes, pourquoi pas cinquante ans ? Par la métaphore de la montagne et de l’écho, Azade Shahmiri entraîne le public dans son questionnement. 

© Roberta Cacciagla / RHoK

Sur le plateau, une jeune femme (Shadi Karamroudi, en photo ci-dessus) est entrée. Aujourd’hui, 11 décembre 2070, elle remonte le temps, jusqu’à la mort inexpliquée de son grand-père. Elle a mis au point un dispositif permettant d’entendre l’inaudible : la voix de sa mère, "ce que tu me dirais si tu n’étais pas dans le coma". Elle fouille les sons et les images d’un passé - notre présent - dont la vérité, diluée en un demi-siècle, pourtant impose chaque jour ses conséquences.

Les modulations de la langue persane - plutôt linéaires pour des oreilles européennes - accentuent la grande sobriété de ce qu’on résiste à nommer "jeu". Cette mélodie presque blanche, la parole, est à la fois l’objet de l’enquête, son vecteur, et une potentielle pièce à verser au dossier.

Azade Shahmiri elle-même interprète le double numérique de la mère dans une construction scénique élégante, efficace et subtile, évitant tout ostentation pour laisser place à ce vertige essentiel : la présence et l’absence, leur relativité, la mémoire et l’oubli, ce que devient la voix - aussi personnelle et unique que les empreintes digitales - après les mots.

Les livres vivants de Mette Edvardsen

© Titanne Bregentzer

C’est par la voix, encore elle, que passe l’un des aspects de l’ambitieux et très beau projet de Mette Edvardsen, "Time has fallen asleep in the afternoon sunshine". La vie des livres, souligne la danseuse, chorégraphe et performeuse, est fragmentaire, entre l’inertie de l’attente et la plénitude lumineuse des instants de lecture. Dans ces moments-là, l’encre et le papier transmettent un contenu à un corps de chair et de sang. 

Bibliothèque, librairie, édition, performance, expo : l’ensemble, en tout ou en partie, est à expérimenter à la galerie Ravenstein. Pour regarder - et entendre, et lire - autrement les livres rendus vivants.


Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, jusqu’au 27 mai. Infos & rés. : 02.210.87.37, www.kfda.be