Vous verrez autrement les animaux !

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Le philosophe Jacques Derrida en avait fait l’expérience : en sortant nu de son bain devant son chat, il se sentit gêné. Que pense le chat ? Pourquoi Derrida est-il gêné d’être nu devant lui ? Son attitude montre qu’intuitivement, les "maîtres" d’animaux domestiques ont remarqué que leurs "compagnons" peuvent ressentir des émotions, des joies, des peines, partager les aléas de notre vie et nous comprendre parfois plus finement que nos amis humains. Si tout qui a un chat, un chien ou une vache peut raconter des histoires formidables sur son rapport à l’animal, la "science" pure et dure, expérimentale, a toujours eu quelque peine à étudier cette frontière poreuse entre Eux et Nous, entre l’Animal et l’Homme. Toutes ces observations personnelles sont qualifiées d’anthropocentriques et suspicieuses pour ceux qui ont comme métier de "faire science". Les histoires merveilleuses racontées par les éleveurs sont qualifiées d’amateurisme. Étudier l’animal, son comportement et son intelligence demande, pour eux, un protocole séparant nettement l’objet expérimenté de l’expérimentateur. Mais deux livres passionnants et très éclairants montrent que cette démarche n’est pas forcément la seule bonne car elle occulte une partie de l’animal étudié.

Vinciane Despret, philosophe, professeur à l’université de Liège, auteure de plusieurs livres sur la question animale qui font référence publie "Que diraient les animaux, si on leur posait les bonnes questions ?" Elle a conçu son livre comme un abécédaire où chaque lettre renvoie à une question : Est-ce bien dans les usages d’uriner devant les animaux ? Les animaux peuvent-ils se révolter ? Se voient-ils comme nous les voyons ? Les animaux ont-ils le sens du prestige ? Les oiseaux font-ils de l’art ? Pourquoi dit-on que les vaches ne font rien ? Et cette question provocante sur la zoophilie : les chevaux devraient-ils consentir ?

À travers ces questions, elle interroge nos préjugés sur les animaux en montrant qu’on peut difficilement les séparer de nous d’une barrière étanche. Il n’y a plus à proprement parler de "propre de l’homme", les différences portant plus sur des intensités que sur des capacités exclusives. En fait, il n’y a qu’un Nous dans lequel les animaux se trouvent et notre histoire est aussi, en partie, la leur, faite d’interactions continuelles entre Eux et Nous.

Le livre fourmille d’anecdotes. On ne peut qu’en citer quelques-unes parmi les centaines plus savoureuses les unes que les autres. Les animaux aiment "feindre", dit-elle. Elle raconte l’histoire de ce chimpanzé faisant semblant d’être blessé pour mieux capturer une pie qui l’ennuie. Des corbeaux aussi "mentent" pour mieux tromper un cygne et lui voler ses œufs. On a montré que les rats de laboratoire ne font pas toujours ce qu’on croit qu’ils feront car ils peuvent anticiper les attentes de leurs expérimentateurs ou se montrer déçus des récompenses promises ou déjouer la question posée en trouvant une réponse plus ingénieuse mais non prévue. Les animaux peuvent porter des vrais jugements sur leurs expérimentateurs et estimer qu’une attitude n’est pas juste. Le Moyen Âge l’avait admis en condamnant à mort, devant des tribunaux, des cochons et même des termites pour des "crimes" qu’ils auraient commis, laissant entendre qu’ils avaient la faculté de jugement.

Si on modifie notre regard et si on pose les bonnes questions, on verra que les moutons ne sont pas moutonniers, que les vaches ont des relations sociales compliquées, que l’homosexualité n’est pas une anomalie, que la prédominance des mâles n’est pas une constante, etc. Entrer dans la tête des animaux est parfois utile, comme en témoigne la belle histoire de Temple Grandin, psychiatre et, par ailleurs, autiste. Elle était appelée par des fermiers américains quand ils avaient des problèmes avec leurs troupeaux car elle était capable de se mettre à la place des animaux et de ressentir leurs peurs et donc de corriger ce qui a amené leurs craintes. Vinciane Despret note avec humour que rien ne dit que si des extraterrestres arrivent sur terre, ce soit avec nous et pas avec des animaux qu’ils entreront en contact. Croire que c’est nous démontre notre incorrigible orgueil d’être le sommet de la hiérarchie du vivant.

Chris Herzfeld est aussi une philosophe des sciences, et aussi artiste photographe et grande spécialiste des grands singes (bonobos, chimpanzés, gorilles, orangs-outans). Elle a écrit une savoureuse et éclairante "Petite histoire des grands singes" où elle raconte avec force détails les liens passionnés et passionnants entre nous et ces humanoïdes qui partagent avec nous 95 % de leur matériel génétique. Le seul fait de consacrer une "histoire" à ces grands singes les fait rentrer dans une réalité quasi humaine. Ils ne sont plus des objets ni des fantasmes, mais bien des sujets, des individus. Chris Herzfeld raconte ces singes qu’on a intégrés pendant 300 ans à certaines familles : on les habillait, ils faisaient la vaisselle, mettaient la table. On leur a appris des mots (la langue des signes, un bonobo peut reconnaître jusqu’à 3000 "mots"). Certains sont devenus peintres, d’autres savaient signer des documents ou trier des photos en plaçant leur portrait parmi les photos d’hommes et pas de singes. Elle montre bien comment on a d’abord forcé ces singes à "devenir humain", quitte à les brutaliser scandaleusement, avant que les primatologues (souvent des femmes, comme les trois "anges" de Leakey) inversent ces études et aillent sur le terrain, pour "devenir singe".

À nouveau, un livre plein d’anecdotes qui donne un regard neuf sur ces animaux qui nous entourent. On ne les regardera plus jamais de la même manière. S’il n’y a pas lieu de les confondre avec nous, les animaux sont, pour le meilleur ou le pire, nos partenaires et nos semblables.

Que diraient les animaux, si on leur posait les bonnes questions ? Vinciane Despret La Découverte - Les empêcheurs de penser en rond 326 pp., env. 19 €

Petite histoire des grands singes Chris Herzfeld Seuil Science ouverte 214 pp., env. 20 €

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