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Trapéziste sur le tard
Laurence Bertels
Mis en ligne le 28/12/2011
Loin d’être un enfant de la balle, Philippe de Coen, fondateur de la Compagnie Feria Musica, a caché le plus longtemps possible ses vraies envies à sa famille. Né à Woluwé-Saint-Lambert, dans la maison de ses grands-parents qui habitaient la cité de Kapelleveld, il a fait ses humanités à l’Athénée royal qui se trouvait à l’emplacement où fut érigé, en 2006, le Centre culturel Wolubilis, lequel accueille régulièrement, en/ou hors ses murs, des compagnies de cirque contemporain. Signe déjà, que nul alors ne pouvait percevoir. Dans la foulée de ses humanités, et pour répondre aux attentes de ses parents, Philippe de Coen s’inscrit en médecine - son grand-père était secrétaire général de la Faculté de Bruxelles- sans savoir à l’époque qu’il est venu sur terre pour guérir les âmes et non les corps. Très vite, il jettera au feu son cahier d’anatomie au profit de la sociologie. Mais la vie en décidera autrement. Voici le jeune homme, tumultueux sous ses airs d’enfant sage, appelé à diriger la plus grosse et plus active maison de jeunes de Bruxelles, la Ferme V, que dirigeait Philippe Grombeer qu’on retrouvera ensuite à la tête des Halles de Schaerbeek, du Théâtre des Doms, à Avignon, et, depuis ce mois de décembre, de la Maison du Cirque. La Ferme V donc, une institution à l’époque qui accueillait la chanson française genre Béranger, prenait position pour l’avortement, etc. C’est notamment là que Genesis fit sa première européenne ! "Je me souviens avoir poussé leur camionnette en panne avec Peter Gabriel au volant", raconte Philippe de Coen en sirotant un thé dans un établissement typiquement bruxellois, le regard vert, serein et pétillant, un pull marine sur un col de chemise vraiment blanc. Le jour de notre rencontre, il s’apprête à recevoir le prix SACD 2010 du spectacle vivant, une consécration non seulement pour lui mais également pour le cirque contemporain. C’est, en effet, la première fois que la Société des auteurs et compositeurs dramatiques récompense un artiste du monde du cirque.
Après six ans à la Ferme V, l’homme prend donc des distances par rapport aux activités cuturelles et mutiplie les métiers divers, de plombier zingueur à prothésiste dentaire, jusqu’à ce qu’il croise, à 33 ans, les trapézistes québécois de l’Ecole sans filet. "J’ai voulu tenter le trapèze volant. Je suis allé à l’école de la Ferme Dubuisson, une école traditionnelle à Paris qui se trouvait dans un squat occupé par les gens du Cirque Plume, Archaos, les Arts Sauts C’est là que j’ai rencontré les débuts du cirque contemporain", raconte-t-il. Bien entendu, il est rare de voir quelqu’un entamer une carrière de trapéziste après avoir franchi le cap de la trentaine. C’est sans doute la raison pour laquelle Philippe de Coen n’est pas devenu voltigeur mais porteur en cadre aérien. "Avec mon partenaire, on a présenté la Piste aux Espoirs à Tournai, on a raflé la médaille d’argent, le prix du public. Puis on a eu une proposition pour partir en Chine. J’ai abandonné la prothèse dentaire et j’ai été le premier trapéziste belge chez Bouglione depuis la Seconde Guerre. C’est en lisant les journaux que ma mère a appris que je voulais désormais me consacrer au cirque. La nouvelle était annoncée à la "Une" du Soir et de "La Libre"...
Philippe de Cœn travaillera ensuite avec Michèle Anne de Mey pour "Pulcinella" et crée Feria Musica, la plus grande compagnie de cirque contemporain en Belgique, en 1995. On le verra en piste pour "Liaisons dangereuses", spectacle de cirque équestre qui a remporté un vif succès, et dans "Calcinculo". Sa carrière de trapéziste, il l’achèvera au Cirque royal le 31 décembre 1999 fêtant l’événement, ainsi que le passage au siècle neuf, en buvant du champagne sur le toit du Cirque Royal tout en regardant le feu d’artifice et en veillant...à ne pas tomber. L’homme, heureusement, s’y connaît en équilibre! Lorsqu’on lui demande ce qu’il ressent sur un trapèze, il vous répond : "Cela va tellement vite que je n’ai jamais l’impression de voler. On se déplace dans un espace tridimensionnel. Au moment où on lâche prise, on croit défier les lois de la pesanteur mais cela ne dure pas longtemps. Mon impression la plus agréable, c’est la chute dans le filet car là, on se laisse complètement aller. Il y a aussi des impressions fortes dans le regard du partenaire. Le porteur décèle tout de suite si le voltigeur va arriver au bon moment. J’aime aussi le rapport de confiance qui s’établit. Le voltigeur s’abandonne à toi."
On devient porteur ou voltigeur en fonction de sa morphologie mais aussi de son caractère. Ce sont, par exemple, souvent les porteurs qui créent une compagnie de cirque parce qu’ils doivent susciter la stabilité et la puissance, être en éveil, observer le mouvement... "Le porteur est dans l’ombre car il fait voltiger son partenaire, mais j’ai toujours eu le sentiment de participer à un acte collectif."
Si Philippe de Cœn reçoit le prix SACD aujourd’hui, c’est surtout parce qu’il tient un discours artistique avec le cirque pour langage. Chacun de ses spectacles tente d’être en phase avec les préoccupations de la société. "Depuis le début, on essaye de porter le sens, de ne pas tomber dans le divertissement, de créer une dramaturgie, une série de tableaux qui suscitent des émotions et permettent de raconter une histoire. "Liaisons dangereuses" (1997 ) parle du voyage, des gens qui tentent de dénouer le nœud gordien de la vie. Il revisite les fondamentaux du cirque, avec le cheval, le fil "Calcinculo", lui, montrait l’homme dans cette frénésie de la construction, "Le Vertige du papillon" évoquait la chute et le rebond (toujours possible) face à la chute morale, "Infundibulum", le passage du temps, les contraintes dans lesquelles on s’enferme sans cesse. Pour cela, il y a aussi une vraie recherche scénographique. Dans "Infundibulum" (NdlR : sorte de grand entonnoir en bois ), l’agrès est poussé à l’extrême, l’acrobate s’y accroche, y déambule. Cette contrainte crée inévitablement un lâcher-prise, par rapport au temps qui passe, avec en même temps une allusion au cirque traditionnel puisque les acrobates, avant, tombaient dans le sable. Ici, ils atterrissent sur un tas de vêtements noués, ces vêtements qui nous racontent. Sans cesse, l’artiste cherche à rappeler que l’humanité est confrontée à des défis permanents. Elle a besoin du groupe pour s’en sortir, besoin de confiance."
Chef de file du cirque contemporain en Belgique, Philippe de Coen ne s’est pas contenté de venir chercher son prix à la Maison de la Bellone. Il a profité de la cérémonie pour orchestrer une table ronde car pour lui, cette reconnaissance est plus générale. Afin que le cirque ne (re)tombe pas dans le pur divertissement. En 1917, Jean Cocteau écrivait dans son carnet de notes du ballet "Parade" - avec la musique d’Erik Satie et les costumes de Picasso - que le danseur de demain serait l’acrobate et tout ce qu’on lui fera faire semblera facile et aisé. "Parade" mélangeait déjà les genres artitisques. En 1990, Bernard Turin dirige le Cnac (Centre national des arts du cirque, à Châlons) et en 1995, le chorégraphe Joseph Nadj crée avec les élèves dudit Cnac "Le Cri du Caméléon", spectacle culte. Suivront Johan Le Guillerm, Les Colporteurs, Jan Bourgeois, etc. En Belgique, depuis la création du Cirque du Trottoir, dans les années 80, les arts du cirque se développent de manière spectaculaire avec l’Esac (Ecole supérieure des arts du cirque), Okidok, Les Argonautes, etc. L’écriture s’affine. Que peut-on dès lors dire du cirque, près de cent ans après Cocteau ? "Qu’il doit affirmer ses envies artistiques plus que jamais, résister à la tentation du spectacle facile, s’inspirer de Enzo Cormann lorsqu’il écrit, dans A quoi sert le théâtre ?, que "L’art se propose d’élargir ces liens tissés autour desquels il nous est encore loisible d’apercevoir les aspirations profondes de l’être humain." De quoi méditer en attendant de découvrir "Sinué", le prochain spectacle de Philippe de Cœn, à nouveau chorégraphié par Mauro Paccagnella, qui part d’un conte pour enfants dont le thème principal est le grandissement. Qu’a-t-on à perdre, qu’a-t-on à gagner ?
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