Abonnez-vous a La Libre Belgique

Des ronds et des bulles au bout du clic

Mis en ligne le 25/01/2012

L’édition participative propose aux lecteurs de financer des projets de bande dessinée. Le site Sandawe a ouvert la brèche. Médias-Participations et My Major Company s’y engouffrent, en tandem.

On parlera sans doute de l’édition participative dans les coulisses du 39e Festival d’Angoulême, qui ouvre ses "bulles" le 26 janvier. Ce nouveau concept éditorial pointe du (gros ?) nez sur le marché de la bande dessinée depuis deux ans exactement : premier à monter au créneau, le site belge Sandawe fut lancé en janvier 2010 par Patrick Pinchart, ancien rédacteur en chef de "Spirou" et ancien responsable du multimédia des éditions Dupuis. L’édition participative, aussi appelé crowdfunding, relève en quelque sorte du mécénat : via Internet, le commun des lecteurs peut financer un projet de bande dessinée. Si le livre voit le jour, "l’édinaute" touchera une partie des bénéfices, proportionnelle à son investissement. Encore marginal, le phénomène monte en puissance : en octobre dernier, "Le chômeur et sa belle" de Jacques Louis a fait sensation en récoltant 25 000 euros en moins d’une semaine via le site participatif My Major Company BD.

En deux ans, le catalogue de Sandawe s’est enrichi de trois albums, financés par ses édinautes ("Il Pennello", "Maître Corbaque" et "Maudit Mardi !"). Six autres ont bouclé leur financement, un septième devrait bientôt les rejoindre. Le mise de départ est de minimum 10 euros. Sur "Maudit Mardi !", un édinaute a investi jusqu’à 7 000 euros. Au total, Sandawe a levé en deux ans 300 000 euros auprès d’une communauté de quelque 3 000 édinautes. Depuis, Casterman tente également l’expérience sur le portail Delitoon, avec Ulule.com, ouvert en avril 2011, et qui combine lecture gratuite en ligne, librairie (avec Amazon), édition numérique et édition participative.

Mais la grosse artillerie a été donnée en octobre avec le partenariat entre Média-Participations et My Major Company, chacun étant leader dans son secteur. Média-Participations, rappelons-le, regroupe entre autres Dargaud, Dupuis et Le Lombard, piliers historiques de la bande dessinée franco-belge. Fondée en 2007, My Major Company a d’abord initié le réseau de financement communautaire dans le domaine musical. Des artistes comme Grégoire, Joyce Jonathan ou Irma ont été financés par cette communauté. En mai 2010, My Major Company a étendu ses activités au livre avec le site My Major Company Books (avec la maison d’édition XO). Et, depuis octobre 2010, a étendu son activité au Royaume-Uni avec My Major Company UK.

L’arrivé de My Major Company BD (MMC BD) n’a ni surpris ni pris au dépourvu Patrick Pinchart. "J’avais rencontré l’année dernière un de leur responsable au Salon du Livre de Paris. Je savais qu’ils cherchaient à se lancer sur ce segment. Mais ils n’avaient pas encore trouvé leur partenaire dans le monde de l’édition." Patrick Pinchart ne voit pas d’un mauvais œil l’arrivée de ce concurrent, pourtant de taille. "En réalité, cela nous a même fait du bien. Toute la médiatisation autour de My Major Company a rappelé notre propre existence. Nous sommes même apparus par ricochet comme David contre Goliath."

"On pensait naturellement à la bande dessinée, comme secteur de développement possible, nous explique pour sa part Sophie Pouliquen, chef de projet chez My Major Company BD, quand Claude de Saint-Vincent de Média Participations est venu nous trouver pour nous proposer de travailler ensemble." Bien que concurrents, les deux sites s’affichent complémentaires. Sandawe peut apparaître de prime abord comme l’éditeur des "refusés". "C’est vrai que j’ai d’abord présenté les projets des gens que je connaissais et qui n’avaient pas été publiés chez Dupuis, note Patrick Pinchart. La deuxième vague de projets que nous avons proposés sont ceux qui avaient rencontré quelque malheur, comme "Il Pennello", dont l’éditeur avait fait faillite." L’approche de MMC BD est légèrement différente. "Le principe, c’est de soutenir la jeune création, précise Sophie Pouliquen. Comme le dit Claude de Saint-Vincent, aujourd’hui, avec plus de 5 000 titres paraissant chaque année, il est plus facile pour un jeune auteur de trouver un éditeur que de trouver son public." Pour lancer le site, MMCBD a sélectionné huit premiers projets d’auteurs professionnels, mais 300 projets amateurs ou semi-pro attendent d’être lancés à leur tour, au rythme d’une quinzaine par an.

Sophie Pouliquen assure qu’il ne s’agit pas de tester l’attrait de ceux-ci. "Tous les projets présentés sur MMC BD sont déjà signés chez les différents éditeurs, qui se sont engagés à les publier quel que soit le résultat et même si le projet n’atteint pas le montant de participation minimum", assure Sophie Pouliquen. Mais les édinautes contribuent à consolider un projet. Prépublié dans "Spirou", "Le chômeur et sa belle", de Jacques Louis (fils du cartooniste de "La Libre", Christian Louis, alias Clou) était assuré de paraître en album, quel que soit son impact sur MMC BD. "J’ai présenté le projet - dont une ébauche existait sous forme de blog - à Benoît Frippiat en 2009, au festival d’Angoulême, explique Jacques Louis. Il a été séduit par le côté clairement tout public, mais voulait s’assurer que je pourrais tenir un scénario sur la distance et qu’il y avait une possibilité de faire évoluer la série." Le plébiscite de la communauté My Major Company offre toutefois une garantie, selon le jeune auteur belge : "A partir de 10 000 euros, la sortie de l’album est garantie. De plus, l’éditeur n’a plus tout à fait son mot à dire sur le projet, c’est-à-dire qu’il ne peut plus demander à l’auteur de changer un personnage, par exemple, qui a plu aux édinautes. C’est un système qui protège plutôt l’auteur. Mais bon, si les projets sont signés, c’est que l’entente entre l’auteur et l’éditeur est déjà parfaite." Avec 25 000 euros, il dispose d’un confort total. Le deuxième album de Jacques Louis devrait se faire d’office, puisque le premier est déjà rentabilisé, à tout le moins financé. "La jeune fille de l’eau" de Sacha Goerg n’a pas rencontré le même succès. Le livre n’avait que deux mois pour atteindre le montant de participation requis. Il n’a pas séduit les membres de la communauté, mais Dargaud l’a malgré tout édité début janvier. "Dargaud a été assez rapidement enthousiaste, précise l’auteur. Le projet a suivi son cours puis ils m’ont parlé de l’opportunité de mettre le projet de MyMajorCompany. Comme j’avais déjà participé à d’autres expériences numériques, je me suis laissé tenté sans vraiment savoir de quoi il retournait."

Si MMC BD reste ouvert à tous les genres - ce sont d’ailleurs les directeurs éditoriaux de Média-Participations qui ont l’initiative des titres proposés - Sophie Pouliquen constate qu’au même titre qu’en musique "il est plus facile de financer en communauté de la variété plutôt que du rock indé, le gag se vend mieux qu’un roman graphique pointu". Chez Sandawe, c’est, au contraire, l’inverse, remarque Patrick Pinchart, qui cerne le profil-type des édinautes de la communauté Sandawe. "Ce sont des bédéphiles, plutôt collectionneurs, qui ont de l’argent et qui sont exigeants. Ils se voient un peu comme des mécènes." Ceux-ci restent attachés à l’album physique (là où MMC privilégie l’accès en ligne de l’album sur le site Izneo, plate-forme commune des principaux éditeurs franco-belges). Sandawe offrant toute une série de "bonus" (ex-libris, tiré à part), ces bédéphiles y trouvent leur compte. Mais l’investissement peut aussi être rentable en espèces sonnantes et trébuchantes. "Au bout de 8 000 exemplaires vendus, l’investisseur est remboursé puis les bénéfices sont régressifs, explique Jacques Louis à propos de MMC BD. A partir de 25 000 exemplaires, il double sa mise."

Patrick Pinchart note que le modèle participatif ne convient pas forcément à tous les auteurs. "Il faut être très actif. Oser se mettre en danger en se confrontant aux réactions des internautes. Cela peut parfois être très direct. Il faut savoir encaisser. Plus un auteur est actif sur la communauté, plus il a des chances d’avoir un bon retour financier."

"Je reste un auteur classique du début à la fin, nuance Nicolas Vadot, qui a publié avec Sandawe "Maudit Mardi !". Mais je laisse les édinautes émettre leurs commentaires." L’auteur aura toutefois modifié deux cases de sa bande dessinée en tenant compte des réactions. Surtout, il a réalisé pour ses édinautes un making of. "Ce rapport-là est intéressant. Les édinautes parlent de "notre" album. En réalité, j’ai eu 270 délégués commerciaux pour "Maudit Mardi !" Le concept est très motivant." Sacha Goerg, comme Jacques Louis, le confirment : "L’avantage de l’édition participative est qu’elle offre clairement plus de visibilité pour un nouvel album que s’il était lancé de façon classique." Alain Lorfèvre et Olivier le Bussy

www.sandawe.com

www.mymajorcompanybd.com

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page