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Une rouille miracle ?
Gilles Toussaint
Mis en ligne le 28/01/2012
Si Superman redoute la kryptonite, les fameuses "algues vertes" devenues depuis plusieurs années le cauchemar des plages bretonnes doivent peut-être se mettre à craindre la "fougèrite".
Professeur à l’université de Nancy, Jean-Marie Génin a découvert de façon fortuite les propriétés dépolluantes de ce minéral de la famille des "rouilles vertes" lors de ses travaux sur les mécanismes de corrosion de l’acier. Naturellement présente dans les zones humides, la "fougèrite" a en effet la particularité de détruire les nitrates, mais aussi de nombreux produits phytosanitaires et certains pesticides comme le chloredécone de triste réputation. En 2010, avec l’aide de la géologue Odile Guérin, le scientifique a en outre identifié dans les marais maritimes de Trébeurden et dans la baie du Mont-Saint-Michel deux autres minéraux présentant des qualités similaires, baptisés "trébeurdenite" et "mössbauerite".
Pour ces amoureux de la Bretagne, la suite va donc de soi : il faut exploiter ce cadeau de la nature pour tenter de guérir cette région du mal qui la ronge en raison des excès de l’agriculture intensive - singulièrement des élevages industriels de porcs. "En tant que tels, les nitrates n’ont jamais tué personne", rappelle toutefois M. Génin, qui donnait ce vendredi une conférence à l’UCL. "La norme de 50 mg/litre d’eau potable, c’est quelque chose de très formel. Mais le problème, c’est que les algues vertes apparaissent et prolifèrent quand on dépasse le seuil de 10 mg. On se trouve alors face à un problème environnemental qui peut devenir un problème de santé publique lorsque les algues dégagent du sulfure d’hydrogène en se décomposant. On l’a encore vu l’année dernière avec la découverte de plusieurs sangliers morts sur les plages."
La démarche de ce physicien de formation est donc aujourd’hui d’essayer de copier la nature en reconstituant des rouilles vertes de synthèse ou en "boostant" le phénomène naturel qui est en action dans les zones humides. "C’est de la chimie douce", résume l’intéressé. L’idée est de favoriser la formation de "fougèrite" qui par oxydation élimine quasi totalement les nitrates, laissant pour tout résidu de l’azote gazeux inoffensif pour la santé et l’environnement. En schématisant, ce "super-filtre" composé d’un substrat (de l’argile, du sable ou encore de la pouzzolane) enrichi de particules de fer serait associé à un système de lagunage classique à l’aide de roseaux. Cerise sur le gâteau : la présence de bactéries anaérobies (qui se développent dans un milieu sans oxygène) permet de régénérer indéfiniment le processus.
Si les tests réalisés en laboratoire ont validé de façon spectaculaire l’efficacité de la méthode, celle-ci doit encore être démontrée sur le terrain dans des systèmes pilotes. Ces derniers permettront notamment de définir l’équilibre optimal du mélange qui composerait cette filtration et de mesurer la réduction du taux de nitrates au fil du processus. "Nous sommes à la recherche de financements pour mettre en place des projets de démonstration à l’échelle intermédiaire", explique Jean-Marie Génin, qui envisage d’expérimenter son procédé sur le bassin versant du Lapig, un petit ruisseau du Finistère dont l’embouchure est envahie par les algues vertes depuis une trentaine d’années.
Divers partenaires se sont montrés intéressés mais, outre les questions financières, divers obstacles d’ordre administratif devront encore être surmontés avant de voir aboutir ces essais. "Si cela fonctionne, il faudra travailler bassin versant par bassin versant en fixant les priorités en fonction des nuisances." Cette approche reviendrait à prendre le contre-pied radical des coûteuses mesures de ramassage des algues mises en place depuis de nombreuses années, dans la perspective de valoriser celles-ci dans de nouvelles filières industrielles (biométhanisation ).
Mais ne risque-t-elle pas de donner l’illusion au monde agricole qu’il n’est pas nécessaire de changer certaines pratiques néfastes ? "Surtout pas", répond notre interlocuteur. "Jusqu’à présent, on s’est surtout focalisé sur des mesures de ramassage palliatives. Nous proposons pour la première fois une solution curative, mais les mesures préventives pour limiter les nitrates restent absolument nécessaires." Et s’il s’avère efficace, ce traitement homéopathique aura son utilité bien au-delà des frontières de la Bretagne, comme l’ont démontré les marées vertes qui se sont abattues sur le littoral chinois l’été dernier. A l’invitation du ministère français de l’Ecologie, le Pr Génin devrait d’ailleurs animer un atelier sur le sujet lors du 6e Forum mondial de l’eau qui se tiendra à Marseille du 12 au 17 mars prochain.
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