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Patrimoine
Bataille juridique autour du Palais
Guy Duplat
Mis en ligne le 07/02/2006
L'Etat entend bien classer le «mobilier» du palais Stoclet afin d'éviter un démantèlement de ce chef-d'oeuvre de Josef Hoffmann (lire page précédente). En octobre dernier, le secrétaire d'Etat bruxellois Emir Kir et la ministre de la Culture de la Communauté française, Fadila Laanan, annonçaient une «première» : une importante procédure de classement pour le fabuleux mobilier du palais Stoclet (le bâtiment lui-même étant classé depuis 1976). Une longue liste de 279 rubriques détaillait toutes les pièces du mobilier souvent dessinées par Hoffmann lui-même: lampes de table, miroirs, peintures, livres, petites sculptures, archives, instruments de musique, argenterie (couteaux à fromage par exemple) sont concernés. Joseph Hoffmann avait réalisé pour ses amis Adolphe et Suzanne Stoclet «une oeuvre d'art complète» avec la «Wiener Werkstätte», «l'atelier viennois». La Palais Stoclet est l'archétype du «Gesamtkunstwerk», le «chef-d'oeuvre total». Les deux gouvernements veulent ainsi conserver le Palais et son contenu en l'état et même les inscrire, avec le jardin, au patrimoine mondial de l'Unesco. Pourquoi cette procédure exceptionnelle? Depuis le décès de la baronne Stoclet, de nombreux bruits ont couru. «Il n'y avait pas une semaine sans que des rumeurs nous parviennent sur un démantèlement possible de cet ensemble conçu comme un tout par Hoffmann», précisait Emir Kir, «c'était pour nous un dossier prioritaire de maintenir l'oeuvre dans sa totalité».
Recours au Conseil d'État
Certains craignaient que le fabuleux «mobilier» créé par Hoffmann ne soit vendu séparément, pensant qu'il n'était pas classé. Le gouvernement bruxellois, compétent en matière de monuments et sites, vient de préciser par un nouvel arrêté celui déjà pris en 1976, considérant cette fois explicitement le mobilier comme «immeuble par destination», c'est-à-dire lié par essence au bâtiment. Le gouvernement de la Communauté a embrayé, s'estimant compétente pour les meubles. Ils ont donc notifié le début de cette procédure précisant le classement des meubles, une première juridique et une mesure qui pourrait représenter une moins-value pour les propriétaires, qui, le cas échéant, ne pourront plus vendre «pièce par pièce». On estime le bâtiment et son contenu à plus de 100 millions d'euros. Bien davantage en réalité mais qui peut l'acheter? En bloquant les ventes séparées d'objets et d'argenterie, on parle d'une moins-value de 30 millions d'euros! C'est pourtant, pour les gouvernements, le sacrifice à consentir pour maintenir cette merveille dans son intégrité et, peut-être, lui trouver un avenir avec l'aide de grandes fondations culturelles internationales, en partenariat avec la famille ou une partie de celle-ci. «Aujourd'hui, les choses ont changé, estimait Emir Kir, il n'y aura dorénavant plus d'insécurité sur l'avenir du palais. Mais il reste bien sûr la propriété de la famille Stoclet.» Mais les choses ne sont pas si simples. Trois des quatre filles de la baronne Stoclet ont introduit devant le Conseil d'Etat un recours en suspension puis en annulation des arrêtés pris. Leurs conseils contestent les décisions des gouvernements et avancent de nombreux arguments: comment parler d'un «immeuble par destination» alors que le propriétaire du bâtiment, la société immobilière SAS, constituée en 1945, n'est pas le même que celui du mobilier? La région s'arrogerait des pouvoirs qu'elle n'a pas; dans les faits, cela reviendrait à exproprier sans contrepartie des biens privés; les propriétaires n'auraient plus le droit de disposer de leurs biens transformés en un hypothétique musée que personne ne peut visiter; etc.
L'affaire est pendante mais si le Conseil d'Etat faisait droit aux arguments des trois héritières, ce qui n'est pas exclu, on se retrouverait devant un vide juridique permettant à celles-ci de vendre le cas échéant quelques-uns des biens que la mesure de classement voulait protéger. A moins que le fédéral ne légifère au nom de la sauvegarde d'un patrimoine de cette importance pour la Belgique et le monde.
© La Libre Belgique 2006
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