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Art et civilisation
Nous sommes aussi des Barbares
GUY DUPLAT ENVOYÉ SPÉCIAL À VENISE
Mis en ligne le 25/01/2008
Dès qu'on parle de cette exposition "Rome et les Barbares" Jean-Jacques Aillagon est intarissable. Il connaît tout de ces rois romains et barbares. Il peut disserter sur Arnegonde comme sur Agilulf ou Dèce. Il a épluché tous les musées d'Europe pour rassembler ces pièces exceptionnelles, y compris les musées belges qui furent, nous dit-il, "d'une générosité magnifique". Il tire les leçons de ce métissage de mille ans entre Rome et les Barbares qu'il a consignées aussi dans le catalogue monumental (700 pages), véritable mine iconographique et scientifique.
"Il serait abusif, dit-il, d'oublier les violences et les drames. L'histoire de cette longue période fut souvent rugueuse et parfois désespérée. Ce fut celle d'un monde qui s'effondre sous les coups après qu'il en ait administré tant au monde qui l'entourait qu'à lui-même. C'est néanmoins de tout ce bruit et de toute cette fureur que va naître un nouveau monde, matrice de l'Europe contemporaine, Les Barbares ayant été les agents, conscients ou inconscients, de l'un de phénomènes de synthèse culturelle les plus étonnants et les plus toniques de l'histoire de l'humanité."
Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture de Chirac et actuel directeur du château de Versailles (il fut à ce titre, le premier à connaître l'idylle entre Sarkozy et Carla Bruni qui logent au fond de "son" parc), constate que dans le débat actuel sur l'Europe, on a oublié de mentionner les origines barbares au profit de la seule Rome. On a ainsi symboliquement signé le traité fondateur à Rome en 1957. Il le regrette d'autant plus qu'il souligne que l'empire romain était un empire de la Méditerranée et jamais de l'Europe du Nord ou de l'Est. On le sait bien en Belgique, où nous sommes traversés par deux grandes cultures.
De cette histoire de métissages, Aillagon tire des conclusions très politiques : "Comment ne pas considérer, dit-il, que l'Europe, et plus généralement l'Occident, qui va, au millénaire suivant, explorer, exploiter et dominer le monde, sont aujourd'hui exposés à assumer une situation proche de celle que connut l'empire romain. Le XXe siècle aura marqué à la fois l'apogée de sa puissance et le début, sinon de son déclin, au moins de sa relativisation. Certes, son modèle de société, même moralement altéré par la recherche frénétique de la consommation et du divertissement, son idéal démocratique, son attachement à l'universalité des droits de l'homme, s'impose peu à peu au monde même là où d'autres idéologies semblent les rejeter. Mais ce même Occident doit cependant apprendre à faire vivre ensemble sur ses territoires, des hommes venus d'horizons géographiques, humains et religieux, divers. Aujourd'hui, de Londres à Bruxelles, on voit des parties de plus en plus importantes de la population, issues de l'immigration, qui, tout en participant à la vie du pays où elles se trouvent, continuent de marquer un attachement persistant à beaucoup de leurs usages et de leurs convictions d'origine. La force du débat sur le 'voile' souligne le caractère parfois tendu de cette situation. L'Europe vit aujourd'hui une révolution culturelle proche de celle du premier millénaire."
"J'ai pour ma part, , la certitude qu'il en sortira une donne nouvelle, où le meilleur du patrimoine intellectuel, moral et politique de l'Europe, enrichi d'apports culturels exogènes, produira un autre 'nouveau monde'."
Les demandeurs d'asile
Le parallèle se retrouve aussi dans la bouche de la nouvelle directrice du Palazzo, Monique Veaute qui a succédé à ce poste à Jean-Jacques Aillagon. Elle évoque l'origine en partie climatiques, de ces invasions barbares. Et elle parle de ces dizaines de milliers d'immigrés bloqués par des garde-frontières romains aux limes de l'empire et qui venaient tendre leurs bras, mi-suppliants, mi-menaçants, "comme le sont bien souvent les demandeurs d'asile". Et les responsables locaux (romains) étaient partagés entre l'aubaine de cette main-d'oeuvre "servile", l'attrait des pots-de-vin aux passeurs et la peur de se voir débordés par la multitude Elle ne parle pas d'aujourd'hui, mais des Goths !
© La Libre Belgique 2008
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