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Mai s'affiche à La Louvière
Roger Pierre Turine
Mis en ligne le 05/05/2008
Nous en étions et le souvenir n'est pas mince ! Etudiant chez les "bons pères", frais émoulu d'un service militaire affligeant et débile, Mai 68 vint à point nommé pour nous faire cracher de mauvaises dents. Occupation du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles dans la foulée de Broodthaers et des artistes, visite aux étudiants d'une Sorbonne exacerbée sous les oripeaux d'un dortoir vite empli, comme ailleurs, de gueulards et d'avachis, tirage d'affiches contestataires auprès d'amis du Chêne Noir en Avignon, la politique nous disait enfin quelque chose, semblait nous tendre des bras accueillants...
Quarante ans après, les temps ont bien changé, de ce côté-là comme du côté social tout court. Mais, sonnez trompettes, un vent de fronde anime encore ces baba cool portant barbe et velours côtelé ! Un vent de la nostalgie, qu'appuie celui d'une illustration et défense constantes de valeurs à faces encore humaines.
De dignes représentants de cette caste vieillie ont assorti le vernissage de presse du florilège de La Louvière d'accents peu ou prou convaincants. Plus important : la satisfaction de revoir, plaquées aux murs, ces affiches qui firent couler tant d'encre en si peu de jours s'affichait en grand sur les visages. Ceux des témoins d'époque, comme ceux de plus jeunes visiteurs curieux d'en savoir plus sur ces temps de lutte pour une illusoire liberté. Liberté de parole et d'action, liberté d'aimer, liberté sexuelle...
"Liberté, liberté, je dirai ton nom..." Signé Eluard à l'encontre d'une guerre de quarante qui laissa bien des séquelles la paix retrouvée, le poème se retrouva sur le devant d'une autre empoignade où Sartre avait pris le relais. CRS harnachés tels martiens peu bonhommes et fils de bourgeois jouant du pavé à l'aveuglette. Les slogans de Mai 68 ont peut-être vieillis, ils préservent des accents de sincérité que la chienlit (mot d'un De Gaulle honni) d'une révolte de traverse aux mains de casseurs nés aura vite étouffés dans l'oeuf.
Un art de proximité
Elles sont toutes là ou à peu près. Un bon sixième du total des affiches tirées de mai à l'été. Le pactole d'un Eric Kawan qui, du haut de ses huit ans de l'époque, se souvient de l'affiche, cadeau de sa mère artiste, placardée longtemps au-dessus de son lit : "Mille et une nuits pour le pavé", hommage de Cremonini aux jeunes artistes en herbe des Beaux-Arts. Ce qui frappe dans ces affiches tracées souvent à la hâte, dans la fièvre et la passion pour un défi nouveau, c'est leur force d'impact. Le grand art du raccourci percutant. Une image claire - un poing dressé, par exemple. Peu ou pas de mots. Mais quand mots il y avait, la formule choc : "L'imagination au pouvoir", "Il est interdit d'interdire", "Jouissez ici et maintenant", "CRS SS", "Sois jeune et tais-toi", quand la silhouette du Général obstrue d'une main sans réplique la bouche du jeune homme... "Attention la radio ment", etc.
Un art pour et par la rue
La fièvre étudiante s'en prenait aux organes de l'interdit chronique : Etat, religion, université, bourgeoisie, presse, etc. Des artistes les avaient entendus.
Des affiches d'Alechinsky, Jorn, Rebeyrolle, Segui ou Hélion en témoignent. Disposé par thèmes, l'ensemble rend bien compte d'un printemps et d'un été de feu et d'ardeurs. Récemment, ils empêchaient encore Sarko de dormir ! Des livres, des documents, des photos. Au premier étage, le Mai belge, moins connu, davantage oublié, mais, à l'époque, bien présent lui aussi, en affiches, revues et tracts. Un constat : les affiches de chez nous, signées Dustin, Denayer, Point ou Henrion stigmatisaient, elles aussi, un profond malaise. Voulues plus denses ou plus explicites - mais n'était-ce pas une erreur ? - elles étaient davantage chargées de mots et d'images. Moins efficaces, moins plastiques ?
En France, on avait, semble-t-il, mieux compris la nécessité d'un art pour et par la rue d'abord. Epoque où un Hugo Claus était jeté en prison, un Walter De Buck inquiété, des étrangers suspectés. Les ateliers libres de La Cambre, de Saint-Luc, des Beaux-Arts de Liège avec Dacos. Vietnam, Chili : en Belgique 68 réveilla les torpeurs.
La contestation aujourd'hui
Sur une idée de Kawan, le 2e étage sert d'exutoire à la créativité dans les écoles d'arts graphiques, aujourd'hui. Trois lauréats : Pierre-Philippe Duchatelet, de Saint-Luc Bruxelles, pour un juteux "Jouissez sans entrave", qui associe Cartier-Bresson, Sarko et Carla; Elena Stennicova, de l'Aca de Bruxelles, pour "Tout va bien"; Yasmine Bouhmauch, de Saint-Luc Bruxelles. D'elle, une Blanche Neige et ce slogan : "Laissons nos enfants être des enfants". Consommation, racisme, environnement, enfance, féminité, politique : les jeunes de 2008 ont leurs têtes de Turc, leurs rejets, leurs revendications.
MAI 68. L'imagination au pouvoir & MAI non ! Affiche ta contestation, au Centre de la Gravure et de l'Image imprimée, 10 rue des Amours, La Louvière. Jusqu'au 17 août, du mardi au dimanche de 11 à 18h. Catalogue. Infos : tél. 064.27.87.27, web www.centredelagravure.be
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