Mardi 9 fév 2010

Histoires d'art (1/5)

Proverbiale folie des hommes

Roger Pierre Turine

Mis en ligne le 09/08/2008

Relais privilégié et prestigieux entre la grande époque d'un XVe siècle flamand étonnant, qui vit éclore, à Bruges principalement, des peintres aussi importants que Jan Van Eyck, Rogier Van der Weyden, Dirk Bouts, Hugo Van der Goes, Hans Memling et d'autres encore, et un XVIIe anversois florissant autour de Rubens, Van Dyck ou Jordaens, Pieter Bruegel de Oude fut bien esseulé en un XVIe siècle de transition, dont il représenta la seule figure artistique marquante.

Mais, quelle figure ! Riche, exemplaire, passionnante, emblématique, à l'image de ces "faces" qu'il peignit. "Gueules" d'une époque troublée, et le mot est léger, par des dissensions d'églises réprimées dans le sang. Apprécié en son temps, par le peuple comme par les rois, toujours bien vivant dans nos imaginaires cinq siècles plus tard, Bruegel eut pourtant, comme tant d'autres avant et après lui, à souffrir, plus tard, un purgatoire, dont il ne sortit, plus mystérieux et merveilleux que jamais, qu'au début du XXe siècle.

Si, pour nous situer par rapport à lui, nous avons ses oeuvres emplies d'informations sur les coutumes du temps, infos néanmoins pas toujours faciles à décoder pour des yeux, comme les nôtres, aveuglés par trop d'urgences superficielles, nous savons très peu de choses sur son propre compte. Sinon qu'il nous légua quelque vingt-cinq tableaux d'une facture et d'une vérité inestimables. Sinon aussi qu'il mourut jeune, autour de la quarantaine, à Bruxelles, et fut enterré en l'église de la Chapelle, à deux pas de la rue Haute, où il oeuvra les sept dernières années de sa vie, de 1562 à 1569. La date et le lieu de sa venue au monde demeurent par contre une énigme.

D'aucuns avancent une date entre 1526 et 1531, en fonction de celle, présumée, de son admission en qualité de maître auprès de la Guilde anversoise Saint-Luc (sans doute entre vingt et vingt-cinq ans). Quant au lieu de sa naissance, on le situe tantôt dans un village du Brabant septentrional des environs de Breda, tantôt autour de Brée, dans le Limbourg. Rien n'est moins sûr. On sait toutefois que Pierre Coeck fut son maître et qu'il en épousa la fille Marie en 1563. On sait aussi qu'après son apprentissage auprès de Coeck, il oeuvra d'abord à Anvers, auprès du graveur Jérôme Cock, qui interpréta nombre de ses dessins pour en faire des estampes emplies d'imagination.

Un temps de décadence

L'époque d'éclosion de Bruegel n'était pas propice à la création. La Réforme et la Contre-réforme avaient conduit les troupes espagnoles à réprimer dans le sang blasphèmes et rébellions à l'égard de la foi catholique. Et si l'on peut penser, vu certaines allusions en ses peintures, que le coeur de Bruegel pencha du côté des réformistes, il ne s'en ouvrit pas clairement. Sentant sa mort proche, il fit néanmoins brûler de nombreux dessins qui, saisis, auraient pu, craignait-il, porter préjudice à sa famille. Ses oeuvres ultimes correspondent, en effet, à l'époque de guerre civile et d'assassinats perpétrés par le sinistre duc d'Albe. Peint sur panneau, le tableau "Les Proverbes", autrefois appelé "Le Monde renversé représenté par plusieurs Moralités et Proverbes", voire "La cape bleue" ou "La huque bleue", en raison du vêtement porté par l'homme sis à l'avant-centre de la peinture, est l'un des premiers signés Bruegel. Il fut peint en 1559. Soit dix ans pile avant sa mort. Il appartient au Musée Dahlem de Berlin. Les amateurs de Bruegel savent évidemment qu'en dix ans, le peintre fit évoluer sa palette et diversifia ses thèmes de prédilection. Avant de peindre, il s'était longtemps astreint à l'exercice du dessin et avait entrepris, comme nombre de ses pairs, le voyage de l'Italie.

Abreuvé aux sources de Raphaël ou Vinci, il ne tomba jamais dans le piège de l'italianisme et ses seuls emprunts au périple entrepris résident dans ces paysages montagnards qu'il associa parfois, avec beaucoup d'humour, à ses vues du plat pays qui était le sien.

Il n'empêche que ce premier fait de pinceau de l'un des plus grands peintres de l'histoire est, en soi, une réussite exceptionnelle. Pour la première fois, le peintre y modifia l'orthographe de son nom. Spécialiste s'il en est de l'oeuvre de ce Pierre "Le drôle", qui défraya longtemps la chronique par la verve sulfureuse de ses compositions, Roger H. Marijnissen note dans son référentiel "Bruegel", paru au Fonds Mercator en 1988 : "Cette peinture est sans conteste l'oeuvre la plus populaire de Bruegel. Drôle, divertissante, elle regorge de plaisanteries aigres-douces et prête à d'amusantes méprises". Et l'auteur d'en citer quelque exemple avant de préciser : "L'usage de la locution lapidaire était courant dans la langue du XVe siècle". Et de nommer François Villon, relayé au XVIe par Rabelais. Un usage qui entraîna la publication de recueils de proverbes. D'où, pour décrypter le tableau de Bruegel et l'époque, le recours des auteurs modernes à de tels recueils.

Sentences et langue imagée

Le titre ancien du tableau nous renvoie d'abord à son personnage central qu'une belle dame couvre de la cape bleue... symbole du mari trompé.

Bruegel s'inspira des proverbes dès l'entame de sa carrière, dans ses dessins. Il y eut "Les grands poissons mangent les petits". Il y eut, plus tard, la suite, peinte et gravée, des "Douze proverbes" et, pour conclure son oeuvre, "La Parabole des aveugles", dont on distingue d'ailleurs une première évocation dans le lointain droit du tableau qui nous occupe.

Au premier abord, nous sommes ici face à un paysage animé, une scène quotidienne emplie de facéties et scènes diverses, comme notre drôle de peintre en commit de nombreuses, des "Jeux d'enfants" à "La danse des paysans". Privilégiant une lecture mieux approfondie, un constat s'impose : "Proverbes flamands" présente tous les attraits d'une petite encyclopédie. Dans "L'Abécédaire de Bruegel", paru chez Flammarion en 1998, on lit : "une oeuvre décrivant tous les réels possibles : animal et végétal, hommes, femmes et enfants, jeunes et vieux, seigneurs et paysans, eau, terre, air et feu, intérieur et extérieur, ville et campagne, nuit et jour, mer et forêt, etc."

La folie des hommes

La lecture proverbiale, loin de le contraindre à moraliser lourdement, a nourri son esprit critique et sa verve, mis en éveil son scepticisme jusqu'à l'inciter au sourire qui calfeutre l'angoisse.

Avec ce premier tableau, Bruegel prenait date dans l'histoire. Robert Delevoy ne s'y est pas trompé dans son petit "Bruegel" de Skira en 1959. Le lisant, on y dénombre plus d'une centaine de distiques moralisants, sentences populaires et locutions proverbiales, témoins des us et coutumes d'un pays natal représenté par toutes sortes de gens. Un petit théâtre dans son énormité, sa faconde. Une composition sur un seul plan, mais tout en rythmes bien que disparate, la couleur y alternant tons chauds et froids. En scène, la folie des hommes !

Autres Informations

À ne pas manquer

Concours

Gagnez 1 week-end pour 2 personnes à Londres pour visiter l’exposition "Le Vrai Van Gogh: L’artiste et Ses Lettres"à la prestigieuse Royal Academy of Arts.

Zoomin TV

Brooklyn Decker : un corps de déesse à l'honneur

Comme toujours, dès la couverture, Sports Illustrated spécial...

Ghinzu a joué dans son jardin

Concert événement samedi soir: pour la première fois depuis...

Ouverture des festivités du carnaval de Venise

Malgré le froid et la pluie, les touristes et les résidents ont...

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page