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histoires d'art (3/5) - Guernica

"Guernica", ou les horreurs de la barbarie

Claude Lorent

Mis en ligne le 12/08/2008

En 1937, le gouvernement républicain espagnol commande à Pablo Picasso une fresque pour décorer le pavillon de l'exposition universelle de Paris. Les massacres de la population civile espagnole par les phalangistes de Franco, soutenus par les fascistes italiens et les nazis, notamment la destruction de la petite ville du pays basque, Guernica, conduisent l'artiste à peindre en noir et blanc les horreurs de la guerre. Cette immense peinture résonne tel un manifeste.

L'une des actions artistiques marquantes du gouvernement républicain espagnol fut, en 1936, de nommer Pablo Picasso directeur du Prado à Madrid et plus tard, de lui commander une grande fresque pour l'exposition universelle de 1937 à Paris. L'artiste comptait y célébrer "La liberté de l'art". Aujourd'hui c'est dans un autre musée madrilène, le Reina Sofia, qu'est jalousement conservée l'une des toiles majeures de l'art du XXe siècle et même de l'histoire de l'art : "Guernica", une oeuvre que le gouvernement espagnol vient tout juste, ce 24 juillet 2008, d'assigner à résidence en raison de sa fragilité. L'oeuvre initialement montrée à Paris, après avoir voyagé et séjourné longuement au Moma à New York, n'est rentrée en Espagne que bien après la mort du Caudillo, en 1981. Elle n'en sortira plus.

Picasso s'est longtemps tenu à l'écart de toute appartenance politique mais lorsque la guerre civile éclata en Espagne, en 1936, sous le commandement du général Franco à la tête de l'armée insurgée et que la boucherie guerrière massacra des civils à Madrid puis dans la petite ville de Durango, enfin et massivement à Guernica à une trentaine de kilomètres de Bilbao, son adhésion à la cause républicaine et à la gauche ne fit plus un pli. Et cet engagement perdura tout au long de la vie d'un homme fidèle à ses convictions.

Jour de marché

A 16 h 30, le 26 avril 1937, sous commandement allemand, plusieurs escadrilles assombrissent le ciel de la ville de Guernica qui ne représente aucun intérêt stratégique sur le plan militaire. La funeste Légion Condor allemande, accompagnée de bombardiers de la Phalange et d'autres italiens, ainsi que d'avions de chasse allemands, ont cependant pris la ville pour objectif. Rien ne présageait d'une telle attaque, le marché bat son plein, les rues grouillent d'habitants quand pendant plus de trois heures, plus de cinquante tonnes de bombes explosives et incendiaires s'abattent sur la ville transformée en brasier et en cris d'horreur sous l'acharnement des mitrailleuses. Officiellement le décompte des 5 000 habitants établit 1 654 morts et 889 blessés. Quelque 70 pc de la ville sont détruits.

La seule justification de cet acte de barbarie est un exercice pour expérimenter l'effet des bombes incendiaires et la technique de l'attaque aérienne avec les mitrailleuses. Le terrorisme avant la lettre, la gratuité d'un acte criminel délibéré et collectif.

Apprenant ce massacre, Picasso abandonne le travail en cours sur son projet de fresque, trace quelques croquis et ébauches dès le 1er mai. Il peindra "Guernica", une oeuvre monumentale de 7,82 mètres sur 3,35 mètres pour dire la douleur et l'horreur, pour témoigner et pour soutenir la cause du gouvernement républicain légitime. Il travaille en noir et blanc, l'ombre et la lumière, la vie et la mort. Rien que l'essentiel.

L'oeuvre doit être terminée pour le début juin. Le temps presse. L'artiste, études à l'appui, travaille ardemment, chaque jour à des détails qu'il compte faire figurer dans la peinture. Apparaissent d'emblée, le cheval et le taureau qui symboliseront l'Espagne à travers la corrida, thème cher à Picasso. C'est l'affrontement. Le taureau toise le cheval qui se tord et hurle la gueule ouverte, tendue vers le haut.

Les états transitoires

Dès le 2 mai, la scène se précise, les principaux éléments sont en place : l'homme mort, la lumière, la maison en fond et le taureau qui domine et prendra, neuf jours plus tard, l'allure d'un centaure, autre thème picassien. Rien de tout cela n'est définitif, l'oeuvre évolue de jour en jour sous le crayon et les craies de l'auteur. Un premier état, dans le format définitif, naît le 11 mai, presque exclusivement graphique. Une sorte de brouillon de composition.

Sept états se succédèrent finalement pour former une toile composée tel un triptyque. Sur la gauche, le puissant taureau domine la mère éplorée tenant son enfant mort, tandis que sur la droite, dans une maison en feu, une femme, le visage tourné vers le ciel, implore le secours. Dans le bas, tout le long, un corps décapité, bras coupé, l'épée à la main, gît, terrassé, alors que le cheval torturé hennit à la mort et que la mère ou l'épouse accourt, affaissée, courbée, sous le poids de la douleur.

A ce côté sombre et tragique s'opposent quelques éléments qui adoucissent le propos et appartiennent au vocabulaire de Picasso. Dans l'atrocité du drame l'artiste a souhaité placer des lueurs.

Le 4 juin, l'oeuvre est terminée et exposée à Paris où elle fit grand bruit. Mais contrairement à ce que l'on imagine aujourd'hui, cette oeuvre retentissante, véritable manifeste d'un Picasso qui adhérera bientôt au parti communiste, fut critiquée par des intellectuels dont Jean-Paul Sartre qui lui reprochait son symbolisme et son manque de réalisme, de même que, dans son roman "L'Espoir", l'écrivain et futur ministre de la culture, André Malraux, à l'époque combattant des brigades internationales contre les franquistes.

Par contre, "Guernica" a inspiré d'autres artistes et en particulier Paul Eluard, auteur d'un poème en vers libres qui rend hommage au "beau monde" désignant le peuple espagnol, dénonce l'hypocrisie d'un ennemi criminel jamais nommé comme pour mieux le nier, et glisse malgré tout un filet d'espoir déjà inséré dans le titre qui proclame que les vainqueurs ne sont pas ceux qui l'imaginent. Ce texte servit aussi de base de commentaire au film qu'Alain Resnais réalisa sur le tableau de Picasso.

Récemment, un jeune plasticien français, Renaud Auguste-Dormeuil (1968, Neuilly-sur-Seine), consacrait l'une de ses oeuvres de la série "The Day Before" au ciel étoilé de Guernica la nuit avant la tuerie : un contraste saisissant entre la beauté naturelle nocturne et ce que la clarté allait réserver !

L'oeuvre est conservée au Musée Reina Sofia, 52, Calle Santa Isabel, Madrid. Lundi au samedi de 10 h à 21 h, dimanche de 10 h à 14 h 30.

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