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musée

Rendre les marbres grecs

Guy Duplat

Mis en ligne le 19/06/2009

Avec ce musée, Athènes démontre qu'elle peut recevoir dignement les marbres du British museum. Lord Elgin les arracha avec l'accord des Turcs.
Analyse

Ce samedi, plus de 200 personnalités internationales seront présentes à l’inauguration du nouveau musée de l’Acropole (lire les deux pages précédentes) et pourront juger cet écrin que certains surnomment déjà "le meilleur musée du monde". Mais le directeur du British museum a décliné l’invitation (comme celui du Louvre qui possède aussi quelques pièces). Ils sont en effet, mal pris car ce musée est le point d’orgue d’une vaste campagne lancée en 1982 déjà, pour obtenir la restitution des marbres du Parthenon, appelés en Angleterre, les "marbres d’Elgin".

Malgré les protestations, les campagnes politiques, les pétitions, malgré ce nouveau musée, Londres est resté inflexible et, aujourd’hui, à l’étage supérieur consacré à la frise de Phidias, avec sa vue magnifique sur le rocher de l’Acropole, une bonne partie de la frise est faite de moulages, faute d’accord avec les Anglais !

La frise du Parthénon ou frise des Panathénées est une frise ionique de 160 m de long qui entourait la cella du Parthénon à Athènes. Ce chef-d’œuvre de la sculpture grecque classique sculptée très vraisemblablement sous la direction de Phidias, représente la procession des Grandes Panathénées, qui a lieu tous les quatre ans en l’honneur de la déesse Athéna.

Mais cette frise se trouve pour une bonne part à Londres. L’histoire est éloquente. Lord Elgin, nommé ambassadeur du Royaume-Uni à Constantinople en 1799, obtint en 1801 du sultan l’autorisation de retirer une partie des marbres du prestigieux monument athénien construit par Périclès. Lord Elgin reçut même une seconde autorisation (appelée "firman") d’utiliser des scies, pieds-de-biche et poulies pour enlever du Parthénon, la moitié des panneaux de la frise, un tiers des métopes (les plaques de pierre sculptée séparant des parties de frise) et 17 statues des frontons. Evidemment, il prit le plus beau et le moins endommagé.

Mais ce "don" turc est très problématique car l’empire ottoman était alors la puissance occupante de la Grèce et voulait ainsi faire un "cadeau" à la Grande-Bretagne. De plus, on a démontré que Lord Elgin avait soudoyé les forces d’occupation pour obtenir ce permis et, enfin, selon le professeur de droit constitutionnel belge, Robert Senelle, l’autorisation du sultan n’incluait pas le rapatriement des œuvres à Londres. En 1811, Lord Byron passant par Athènes avait qualifié Elgin de "voleur lâche, vil chacal" : "Aveugles sont les yeux qui ne versent pas de larmes en voyant, Grèce adorée, tes objets sacrés pillés par des profanes mains anglaises".

En 1816, Lord Elgin, au bord de la faillite, fut acculé à vendre au British museum "ses" marbres du Parthénon pour 35000 livres. Selon ses statuts, le musée ne peut pas s’en séparer (ses collections sont inaliénables) et une décision de restitution devrait être prise par le Parlement anglais qui, malgré des campagnes en ce sens, s’y est à ce jour refusé fermement quel que soit le parti au pouvoir. En Grèce, on dit qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Churchill envisagea un moment de rendre les marbres en récompense des efforts de guerre fournis par la Grèce.

La Grande-Bretagne a toujours répondu que si elle ne les avait pas rapatriés à Londres, d’autres s’en seraient emparé (Napoléon sans doute), ou que ces trésors auraient été endommagés sur place comme lorsqu’en 1687, un boulet vénitien tomba sur le Parthénon transformé en poudrière par les Turcs ! L’énorme pollution de l’air à Athènes, a aussi contribué à conforter les Anglais dans l’idée que ces marbres sont mieux chez eux.

Mais la Grèce n’a jamais accepté ce qu’elle appelle une "spoliation". En 1982, Mélina Mercouri, ministre grecque de la Culture, demandait pour la première fois officiellement la restitution des marbres. Vingt-sept ans plus tard, le dossier est toujours en l’état. Londres fait la sourde oreille. Lors d’un débat à la chambre des Communes, on entendit même un député estimer qu’il ne fallait rien rendre car "les Grecs sont versatiles et pourraient tirer à nouveau sur leurs monuments".

La Grèce, relayée par de nombreuses instances internationales, estime que les temps sont aujourd’hui mûrs pour une telle restitution. Ces marbres ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre universels, ils font aussi partie intégrante d’un monument qui est lui-même le symbole de la démocratie grecque. Il y a donc en dehors même des aspects juridiques liés au "vol", une valeur symbolique énorme qui justifierait, à elle seule, le retour des marbres.

Pour appuyer cette démarche, Athènes décida de construire ce musée disposant des meilleures expertises au monde en matière de conservation des antiquités, et qui pourrait accueillir de manière optimale les marbres du British museum. Un musée comme preuve de qualité qui lui a coûté 130 millions d’euros ! Il était impensable en effet, pour des raisons de conservation d’envisager de remettre les marbres sur le Parthénon !

Avec un tel musée, aucun argument scientifique ne justifie encore que ces marbres seraient mieux traités à Londres qu’à Athènes, d’autant que le British museum n’est pas sans tache. A la fin des années 30, les marbres (on sait qu’ils étaient colorés au départ) ont été traités à l’aide de burins et d'abrasifs pour paraître plus blancs sur ordre de Lord Duveen, négociant en art et riche mécène. Un traitement catastrophique.

Plusieurs scientifiques éminents approuvent ouvertement la démarche de la Grèce : "ne pas avoir ces morceaux de frise du Parthénon, c’est comme avoir une photo de famille découpée de la moitié de ses membres", s’attriste le ministre grec de la culture, Antonis Samaras. Le problème est cependant vaste car beaucoup des trésors de nos musées proviennent d’actes de guerre, de conquêtes ou du colonialisme. Faudra-t-il demain que Vienne nous rende nos Brueghel et que Paris rapporte l’obélisque à Louxor ? Non, répondent les experts. On ne vise que le rapatriement des œuvres emblématiques et on se posera toujours la question du bon accueil de ces merveilles dans leur pays d’origine. L’Italie a ainsi rendu ces dernières années l’obélisque d’Axum, volé par les armées mussoliniennes en Ethiopie. Et le musée de Tervuren avait accepté dans les années 70 de céder au Congo une partie de ses collections, mais ces objets se retrouvèrent vite en vente chez les antiquaires, faisant de ce cas un contre-exemple des bienfaits de la restitution.

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