La Libre.be > Culture > Arts visuels > Article
Exposition
Jan De Cock plante ses flèches
Guy Duplat
Mis en ligne le 09/07/2009
Paul Dujardin, le directeur du Palais des Beaux-Arts, ne manque pas d’allure en ayant invité Jan De Cock à investir le grand circuit des expositions durant l’été. Et le jeune artiste bruxellois y a répondu avec un culot et un panache incroyables. La photo ci-contre de Stephan Vanfleteren illustre bien le défi de Jan De Cock qui veut se confronter non seulement à l’architecture du lieu, mais aussi à l’histoire même de la sculpture. Comme un Prométhée, il semble vouloir sculpter l’espace et le temps.
Le visiteur est invité à faire un voyage dans une œuvre totale et étonnante qui se décline, se construit et se déconstruit, se réplique et se modifie de salle en salle. Comme dans un film où on passerait d’une image à une autre. Ou un livre où les chapitres suivraient un axe à inventer. Les salles Horta sont occupées par plus de 200 sculptures de contreplaqué, formant des architectures inachevées et ouvertes, de formes constructivistes à la "tour sans fin" de Brancusi. Des perspectives sans cesse changeantes s’ouvrent sur des photos qui, elles-mêmes, sont d’autres mises en perspective ou sur des sculptures académiques du siècle dernier. Parfois, les sculptures réunies deviennent des tableaux à trois dimensions. D’autres fois, on croirait parcourir un garage rempli de traces d’une aventure à reconstituer dans notre tête.
En quelques années à peine, Jan De Cock est devenu une figure importante de l’art international. Né en 1976, il n’a que 33 ans, mais a déjà eu l’honneur d’une expo à la Tate Modern et d’une autre au MoMA de New York. Jusqu’ici, il réalisait ce qu’il appelle des "denkmaal", des "mémorials" comme des sculptures de contreplaqué modifiant un lieu, le "subvertissant". L’expo au MoMA clôtura la série. Il voulait passer à autre chose et Bozar lui en a offert la possibilité. Il y avait déjà construit une "sculpture-architecture" de bois qui changeait radicalement l’ancienne cafétéria.
Pour cette nouvelle expo, intitulée "Repromotion", sous le commissariat d’Yves Aupetitallot, directeur de l’excellent "Magasin de Grenoble", Jan De Cock a travaillé deux ans et passé quatre semaines pour le montage in situ. Il explique qu’il y a 11 200 (!) détails à voir et que visiter l’expo demande la durée d’un bon film, soit 2h30, dit-il. Toujours vêtu d’un ample pantalon bleu de cosaque, il possède un immense atelier à Anderlecht, comme une menuiserie, d’un ordre et d’une propreté dignes d’un hôpital.
L’entrée de l’expo donne le ton. Il y montre la reproduction d’un autel aux combattants kosovars, entouré de reproductions de sculptures de Donald Judd. L’autel, car toute sculpture est un mémorial et qu’il a beaucoup photographié au Kosovo. Donald Judd, car ce sculpteur, dit-il, a montré que ce qui se trouve entre les sculptures importe autant que la sculpture elle-même. Il cite Goethe qui disait que dans la nature, on ne voit jamais rien d’isolé, "tout est en connexion avec un autre élément qu’il soit devant, à côté, en dessous ou au-dessus ".
Il existe plusieurs fils possibles pour suivre cette expo gigogne.
D’abord, le sculpteur Antoine Bourdelle (1861-1929). De Cock a placé dans l’expo trois exemplaires du monumental bronze l’"Héraklès archer" de Bourdelle datant de 1909 (provenant du Middelheim, du musée Bourdelle et du musée des Beaux-Arts à Bruxelles). D’abord, parce que la première expo qui eut lieu au Palais des Beaux-Arts, il y a 81 ans, fut consacrée à Bourdelle, mais aussi, explique-t-il, parce que ce sculpteur inventa la sculpture "hors-champ". Si Rodin crée des sculptures autocentrées, l’archer de Bourdelle indique une direction, un espace hors de la sculpture.
Le parcours est littéralement "fléché" par ces archers et par de nombreuses sculptures académiques du début du XXe siècle, appartenant à Jan De Cock.
Un autre fil rouge est la ligne... jaune. Une fois le montage achevé, Jan De Cock a tracé des lignes jaunes à la peinture, y compris sur les planchers de Bozar. Une manière de lier les sculptures entre elles, mais aussi de montrer que l’ensemble est une œuvre in situ dont témoignent les taches de peinture.
Un troisième fil est le "vocabulaire" de Jan De Cock. Il le définit au début, avec ses sculptures, ses photos qui montrent ces mêmes sculptures en abîme, mais aussi des photos de flamants roses prises aux Everglades et des photos qu’il a prises au Kosovo de deux tours de Pristina, à diverses heures du soir, et d’immeubles en ruines dont les fenêtres forment le cadre d’une vision hors-champ. Cette langue est ensuite déclinée. Cette reproduction suscite aussi l’idée du mouvement, celui du spectateur qui suit les séquences d’un film. Les deux mots reproduction/mouvement sont d’ailleurs à la base du titre de l’expo "Repromotion".
Tout au long de l’expo, l’artiste a placé des cartels avec un temps (le temps "idéal" pour faire la visite) et des indications sur les éléments des photos (parfois des images de films de Godard ou d’Hitchcock). L’inachevé des constructions renvoie, explique De Cock, à Géricault qui laissait des peintures volontairement inachevées pour que leurs histoires puissent continuer dans la tête du visiteur. " L’expo est une boucle sans fin ."
Un autre fil est celui de l’atelier de l’artiste. Jan De Cock, après avoir cité ses grands "modèles" - Donald Judd, Bourdelle et Brancusi -, se confronte ici à Umberto Boccioni qui tenta, dans son "Homme en mouvement", de sculpter le temps et l’espace en décomposant le mouvement du corps. Jan De Cock, de la même manière, dit vouloir décomposer l’atelier de l’artiste au long de l’expo.
Il n’est pas nécessaire de tirer tous ces fils ou de vouloir tout comprendre. L’expo est une construction culottée qui doit se vivre et s’expérimenter. On peut y découvrir des angles de vue et des impasses. Les pièces peuvent aussi s’assembler sous notre regard en des tableaux avec leurs lignes, leurs échappées et leurs points d’accroche.
Un guide du visiteur donne une introduction, mais peu importe si on ne comprend pas toutes les intentions mises. C’est à chacun à s’aventurer avec son imagination dans un monde à la fois très construit et très déconstruit. L’expérience audacieuse d’un vrai créateur.
Le rire "communicatif" du...
François Fillon à Bruxelles
Le trophée de l'Euro 2012 se...
Il saute d'un hélicoptère...