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Expo
Anish Kapoor: Envol au-delà de nos sens
Guy Duplat
Mis en ligne le 23/09/2009
En entrant à la Royal Academy de Londres, le visiteur a toutes les chances d’entendre tonner le canon et de sentir vibrer murs et planchers. Toutes les vingt minutes, un grand canon, à air comprimé, projette à 80 km/heure un pot de 9 kg de cire et vaseline rouge qui s’écrase dans le coin d’une pièce et éclabousse les murs de la vénérable institution. On a précautionneusement recouvert les bords de portes d’une protection. L’effet est saisissant. Le rouge éclate, c’est le rouge de l’intérieur de nos corps, du sang. Un geste qui rappelle les éclaboussures de Jackson Pollock. Comme pour Pollock, la peinture échappe au créateur et fait son chemin, seule, produisant une forme surgie d’elle-même. Au rythme prévu, la salle se remplira petit à petit de cette cire rouge et à la fin de l’exposition, le 11 décembre, ce seront 30 tonnes de "peinture" qui seront étalées dans la pièce et sur les murs.
Anish Kapoor avait créé ce canon à Vienne, patrie de Freud. Une machine phallique, placée à Londres, à côté d’une pièce où est creusée un grand trou jaune et féminin, vaginal. La Royal Academy a reconstruit ce "trou" de plusieurs mètres de profondeur, doucement incurvé et recouvert entièrement d’un jaune éblouissant qui brouille nos perceptions. Anish Kapoor, un des plus grands artistes contemporains, parvient à dire des choses métaphysiques avec des objets physiques. Avec lui, la matière peut nous amener au-delà de la matière.
Né en 1954 à Mumbai, arrivé jeune à Londres pour y suivre des études d’art, il y vit toujours. Il a multiplié les expos marquantes dont "Melancholia" au Grand Hornu (le Mac’s) et les interventions (pour "Pelléas et Mélisande" à la Monnaie par exemple). De plus en plus, ses œuvres géantes hantent l’espace public comme le "Cloud Gate" à Chicago, tore tordu dans lequel se reflète la ville et devenu icône du paysage urbain. Ou ses ambitieux projets à New York avec les architectes Herzog & de Meuron.
Cette expo londonienne n’est pas une rétrospective mais une mise en perspective de 30 ans de créations, avec des liens entre quelques œuvres du passé (dont les formes couvertes de pigments colorés et purs comme sur les marchés indiens) et des œuvres très récentes et fascinantes.
Il y a peu d’œuvres à la Royal Academy mais chaque fois impressionnante. À commencer par "Svayambh", un nom sanscrit signifiant "autogénéré". Des rails traversent quatre salles de la Royal Academy avec un improbable convoi - quarante tonnes de cire et de vaseline rouge -, grand comme un wagon avançant à 6 mm par seconde, comme un glacier. Cette masse traverse les quatre salles en une heure et demi et revient en un va-et-vient incessant, et s’écorche en passant les portes. Le musée "sculpte" la forme, laissant des traînées sur les murs qui, à leur tour marquent la masse rouge. Comme les traces du temps qui passe. On ne voit pas le mécanisme et les salles nous sont inaccessibles. Une œuvre à nouveau sexuelle (la pénétration) mais surtout marquée par l’espace inaccessible et le temps qui se marque sur la masse rouge et sur les murs.
"Je n’ai pas à être expressif, dit Kapoor, ni à donner un message. Mon rôle est de susciter une réponse émotionnelle, de donner aux spectateurs les moyens d’atteindre d’autres perceptions et de trouver leur propre expression."
La sculpture chez Kapoor se situe dans la filiation d’Yves Klein, de Richard Serra et James Turrell. Elle utilise la couleur pure, le vide (le vide peut être très plein !), le sublime, la présence/absence, pour brouiller nos perceptions. Dans "la salle des miroirs", Kapoor place des "objets" qui nous donnent le vertige. Un parallélépipède de métal poli dont les parois sont mystérieusement courbes sans qu’on le voie. Et nos reflets deviennent fous, troublants, hypnotiques : miroirs ronds et concaves, grand métal poli et courbe, "non-objets" qui créent un espace par devant eux, dans lequel le spectateur est plongé. Jean de Loisy, commissaire de l’expo, explique que chaque œuvre de Kapoor semble résulter d’un rituel dont on ignore le sens, crée des formes qui paraissent générées d’elle-même, et sont des objets où la main de l’artiste a disparu.
Sur un mur, "Pregnant" (enceinte) montre une protubérance blanche, une boursouflure de la surface dont on peine à cerner le contour exact.
Anish Kapoor a aussi rempli deux salles avec ses grandes formes compliquées, à nouveau vaginales, hommages à "L’origine du monde" de Courbet ou au "Laocoon" avec le serpent enlaçant les hommes, comme il l’avait fait en remplissant le hall des turbines de la Tate Modern ou la grande halle du Mac’s.
Une salle déroutera les fans de Kapoor. Il y change à première vue radicalement sa manière de faire : plus de matière polie, de jeu des perceptions et de couleurs pures. On y voit, formant une œuvre unique, des amoncellements de formes en ciment posées sur des palettes Chaque fois plusieurs tonnes. Comme des excréments, ou des fourmis monstrueuses ou une concrétion de corail. Un mélange de naissance du monde et de ruine déjà. Un paysage impossible. Anish Kapoor, dans sa recherche permanente de formes qui s’auto-génèrent, a développé avec des ingénieurs, une machine qui crée des formes en ciment au départ de dessins d’ordinateurs. Comme une machine à pâtisserie. Un processus entropique qui donne à voir les entrailles du monde.
Anish Kapoor, à la Royal Academy of Arts, Piccadilly, Londres, à partir du 26 septembre et jusqu’au 11 décembre. Avec Eurostar, Londres est maintenant à moins de 2h de Bruxelles.
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