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Art | Exposition

Duo au sommet: Matisse face à Rodin

Guy Duplat, envoyé spécial à Paris

Mis en ligne le 27/10/2009

Le musée Rodin confronte les magnifiques dessins et les sculptures de ces deux géants. Une comparaison éclairante de modernité.

Comment n’y a-t-on pas pensé auparavant ? Voir, au musée Rodin à Paris, les dessins et les sculptures de Matisse et Rodin en parallèle, met dans une évidence lumineuse les audaces communes de ces deux génies. Par cette expo originale, le musée Rodin veut montrer que le grand sculpteur annonçait déjà tout le XXe siècle. Certes, les deux hommes appartiennent à deux générations différentes. Et Rodin (1840-1917) et Matisse (1869-1952) ne se sont rencontrés qu’une seule fois et la rencontre s’est mal passée. Matisse avait 30 ans, Rodin le double. Matisse était venu présenter ses dessins à Rodin dont le jugement l’a déçu : "Vous avez le dessin facile", lui a dit Rodin. "Ce qui était faux", raconte Matisse. "Il m’a recommandé de faire des dessins "pignochés" et de les lui montrer. Mais je n’y suis jamais retourné." "Pignoché" est un terme familier pour désigner une façon de dessiner très soigneuse.

Mais les deux hommes fréquentaient les mêmes personnes : comme le lithographe Auguste Clot et le photographe Eugène Druet. Et quand Matisse acheta chez le marchand Ambroise Vollard "Les baigneuses" de Cézanne, qui l’inspirèrent tant, il acheta aussi le "Buste d’Henri Rochefort" de Rodin qu’il s’empressa de dessiner et d’interpréter et qui lui servit sans doute de référence en sculpture, comme le Cézanne lui servit de référence en peinture. Mais le lien le plus fort entre les deux hommes est artistique et apparaît nettement dans l’expo qui montre de nombreux dessins magnifiques et quasi toutes les sculptures de Matisse.

Les deux artistes avaient une passion pour le dessin. "Mes dessins sont la clef de mon œuvre", disait Rodin . "Ma sculpture n’est que du dessin sous toutes les dimensions. J’ai dessiné toute ma vie; j’ai commencé ma vie en dessinant."

On ne se lasse pas de revoir ces merveilleux dessins que Rodin faisait chaque jour, de manière compulsive, croquant les attitudes des femmes nues qui vivaient et posaient dans son atelier. Il cherchait à capter d’un geste rapide, sans même regarder sa feuille, l’attitude spontanée, parfois acrobatique, parfois érotique qu’il voyait. Comme si un nerf reliait directement ses yeux à sa main, sans passer par le cerveau. En quelques traits, et malgré des fautes de proportion, tout était là.

Matisse a fait de même avec progressivement un tracé de plus en plus pur, réduit à l’essentiel, laissant le blanc du papier pénétrer dans la ligne du dessin. "Mon dessin", disait Matisse, "est la traduction directe et la plus pure de mon émotion. La simplification du moyen permet cela."

"Le serf", une des premières sculptures de Matisse, montre l’influence de Rodin. Il place les jambes comme "L’homme qui marche "de Rodin. Matisse aussi laisse sur l’argile et donc le bronze les traces de ses doigts, donnant à la surface un aspect chaotique et non lisse. "Le serf" avait initialement ses deux bras mais un accident les cassa et Matisse décida de ne laisser que des bras coupés, comme le faisait Rodin, avec ses corps morcelés et partiels. Rodin montrait un pied seul ou une femme sans bras pour aller droit à l’essentiel. Rendre la réalité du sujet n’est pas reproduire "photographiquement" ce qu’on voit, mais communiquer de la manière la plus expressive ce qu’on veut dire.

Les sculptures de Matisse et Rodin sont réalisées par modelage sur l’argile à partir de modèles vivants. "Je ne puis travailler qu’avec un modèle", disait Rodin. "La vue des formes humaines m’alimente et me réconforte." Et Matisse : "Je dépends absolument de mon modèle que j’observe en liberté, et c’est ensuite que je me décide pour lui fixer la pose qui correspond le plus à son naturel."

Hymnes au corps féminin, à la danse et aux mouvements, les sculptures des deux artistes vont à l’essence des choses. On voit, dans une vitrine, les danseuses de Rodin, réduites à des boudins d’argile à peine malaxés mais tout y est. Et dans" La Serpentine", une jeune femme appuyée sur une stèle, Matisse aussi étire simplement un boudin d’argile, mais le résultat est tout en grâce. Tous les deux se sont affranchis des contraintes de l’anatomie et de l’illusion de la représentation. Leurs sculptures ont des bosses et des fosses, traces des doigts ou des couteaux, et qui accrochent la lumière.

Rodin comme Matisse acceptent les traces des accidents de moulage et de fonte, ou les accidents de la texture comme on le voit sur des sculptures "coupées". Le hasard fait partie de la réalité, une conception très contemporaine des choses. Tous les deux furent aussi passionnés par les ballets russes, Isadora Duncan et Njinsky.

Au déséquilibre des danseuses de Rodin (photos ci-dessus) répond celui, magnifique, du "Grand nu assis" de Matisse. La pose de la femme est dans un déséquilibre total. On se demande comment la sculpture peut tenir ainsi. L’expo se termine par la recherche réciproque de la simplification. Au grand dos du "Torse féminin sans tête" de Rodin, répond la série célèbre des bas-reliefs "Nu de dos" que Matisse a progressivement élagués jusqu’à atteindre la seule ligne.

Matisse et Rodin, au musée Rodin à Paris, jusqu’au 28 février. Paris n’est qu’à 1h22 de Bruxelles grâce à Thalys. Jusqu’à 25 trajets par jour.

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