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Peinture

Quand la peinture est bonne !

Claude Lorent

Mis en ligne le 01/02/2010

Vue rétrospective et thématique sur dix ans de peinture paysagère de l’artiste belge Koen van den Broek. Une œuvre majeure.

En quoi la peinture de Koen van den Broek est-elle particulièrement importante aujourd’hui hors du fait de sa qualité esthétique, de sa singularité et de ce qu’elle donne à voir en tant que sujets ? Elle est avant tout peinture ! Une tautologie aurait dit Marcel Broodthaers. Pas si vite !

Il existe tellement de peintures d’aujourd’hui et d’hier qui ne sont que des sortes de dissertations plutôt creuses et bavardes ou qui ne dépassent pas la démonstration d’une habilité aux effets plus ou moins bien assumés, certaines conjuguant abondamment les deux, qu’il est particulièrement agréable de se retrouver d’abord face à des tableaux qui magnifient la peinture dans ce qu’elle a d’unique et d’irremplaçable : être un chant chromatique et formel qui constitue un univers propre.

Le reste, dans un tout indissoluble, se livrant ici en valeurs ajoutées non moins qualitatives. En dix ans l’artiste de Bree (1973) a construit ce qui est davantage qu’une vision originale du monde, une œuvre picturale qui n’en est pas dissociée mais qui s’impose par le vocabulaire, les formes et les couleurs, d’une telle personnalité qu’il peut aisément se passer de toute signature. Il crée d’abord une lumière à la fois dense et douce, irradiante et contenue, réelle et irréelle, on pourrait même la qualifier de poétique (inatteignable, indéfinissable) qui imprègne la totalité de chaque toile autant que l’ensemble de l’œuvre.

Et ce n’est pas une question de tonalité, les noirs en sont autant habités que les bleus les plus clairs, que les verts nature ou les gris nuancés. Elle est l’élément primordial de l’unité et l’aperçu rétrospectif que constitue cette exposition en apporte une superbe démonstration. Et l’origine de cette lumière créatrice d’atmosphères si particulières n’est autre que le traitement des matières, que les tonalités généralement en teintes calmes et adoucies, que les contrastes, que les contours et légers brouillards des évocations et que le mode d’étalement des mélanges colorés, voire des blancs ou presque. Le second élément tient en une unité stylistique quel que soit le sujet même si le phénomène de la récurrence de quelques motifs, les routes et leurs bordures principalement, participent intensément de cette cohésion.

Et enfin intervient de façon tout aussi primordiale la question de la mise en page qui tient essentiellement d’un phénomène d’oblitération de la toile par une composante dominante, qu’il s’agisse d’une ombre portée, d’une ligne majeure, d’un objet ou d’une barre de scission dans des compositions horizontales. Et l’on remarquera aussi une tendance au redressement de l’image pour assumer une meilleure frontalité et affirmer une fois de plus la primauté de la peinture sur le sujet. On l’a dit abondamment, la peinture de Koen van den Broek entretient des rapports étroits avec la photographie dont il use à la manière de "snap shots" à partir desquels les perspectives sont modifiées et les angles de vue singularisés.

On peut y joindre une vision cinématographique pour le mouvement fréquemment imprimé notamment par les limites routières, les lignes et les bordures, et par l’existence des séries, même distanciées dans le temps. Et l’on se situe ainsi à un croisement extrêmement significatif et original dans lequel les supports visuels de notre époque sont interconnectés en une seule image qui les concentre et les résume. On notera aussi, et c’est l’une de ces valeurs en prime, que le travail réalisé sur l’image s’oppose à tous les clichés et à la surenchère insupportable dont les communicateurs en tous genres abreuvent, jusqu’à ne plus voir, le champ visuel quotidien. Koen van den Broek est en ce sens un laveur du regard pour que celui-ci retrouve sa pleine capacité de distinction.

Par ailleurs en abordant les paysages, principalement les vastes horizons américains, une thématique picturale on ne peut plus classique, il montre qu’aucun motif n’est jamais épuisé en peinture pourvu qu’on l’aborde de manière distinctive par laquelle le commun ou le banal, un trottoir ou une ligne de circulation routière, élèvent le motif au rang artistique.

Et là, l’artiste belge s’y entend car non seulement il parvient à ce que le rendu et l’esthétique dégagent un climat de silence, de sérénité, de réflexion, de qualité de vision, au-delà de l’image, mais il joue adroitement et intelligemment sur les notions de figuration et d’abstraction qui ont longtemps entretenu un débat précisément pictural. Le détail isolé à peine identifiable ou la vision globale, tout se vaut quand la peinture est bonne !

Koen van den Broek. Curbs&Cracks. S.M.A.K., Citadelpark, Gand. Jusqu’au 16 mai. De 10h à 18h. Fermé lu. Excellent catalogue (en anglais).

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