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El Greco ou la fête de la peinture
Guy Duplat
Mis en ligne le 03/02/2010
Le Palais des Beaux-Arts, à Bruxelles, pourrait bien connaître une "Grecomania" comme il connaît une "Fridamania" autour de l’exposition Frida Kalho. Le public pourrait affluer pour admirer une quarantaine de tableaux, parfois majeurs, du grand peintre espagnol. El Greco est, en effet, un des artistes anciens les plus populaires et il est exceptionnel que ces trésors soient visibles chez nous. Ils sont, pour la plupart, venus de Tolède dans le cadre d’une expo montée pour la présidence espagnole de l’Union européenne.
La scénographie aide à goûter ces moments de pure peinture : peu de tableaux à la fois, une pénombre et des murs foncés qui placent toute l’attention sur les grands tableaux. Et on retrouve - admiratif- ces visages trop allongés, ces silhouettes étirées, ces couleurs surprenantes, froides et voluptueuses à la fois (" blafardes " écrivait Maurice Barrès !), cette liberté dans le geste privilégiant la tache de couleur au contour et l’expression à la reproduction de l’apparente réalité. Avec la maîtrise progressive de son art, il traite les fonds de manière quasi abstraite pour se concentrer sur l’essentiel de la composition.
Certes, on ne retrouve pas les grands chefs-d’œuvre intransportables comme "L’enterrement du comte d’Orgaz" ou "Vue de Tolède", mais l’exposition est déjà riche en soi. On pourrait tout citer comme preuve : ainsi ce triptyque de saint Nicolas avec la belle figure de Jacques le Majeur traité comme un Christ d’icône (rappel de l’enfance du Greco en Crète où il fut peintre d’icône). Ou le grand portrait de saint Ildefonse avec sa tunique d’évêque chamarrée et d’un beau rendu, alors que la peinture n’est faite que de grands coups de brosse. Ou cette "Nativité" ronde destinée au plafond d’une église, toute en obscurité et lumière, avec un trompe-l’œil sur la tête du bœuf.
Et bien sûr, il y a l’apothéose de l’exposition : la série des douze apôtres et du Sauveur, réalisée par Le Greco à la fin de sa vie et venue du musée Greco.
Ces portraits sont la quintessence de son art : les couleurs électriques, l’étirement des visages, la spiritualité qui se dégage. Seuls trois portraits (le Christ, saint Pierre et saint Paul) ont été achevés. Les autres montrent des signes d’inachèvement (les mains de Matthieu) qui rendent la série encore plus émouvante.
Cette expo a aussi comme objectif de raconter comment Le Greco (1541-1621) fut oublié pendant plus de deux siècles pour n’être réhabilité qu’au XXe siècle. On a dit à une époque que Le Greco payait après sa mort, la politique de la Contre-Réforme et de l’Inquisition qui voulaient bannir cette spiritualité mystique, personnelle et expressionniste propre au Greco. Faux, dit-on maintenant. L’oubli du Greco fut une pure affaire de mode. A sa mort, le maniérisme n’était plus prisé et le caravagisme triomphait. Les théoriciens du baroque et du néoclassicisme traitaient son art d’"extravagant, ridicule, bizarre" . Le théoricien du baroque espagnol, Antonio Acisclo Palomino, écrivait en 1724 que Le Greco " parvint à rendre méprisable et ridicule sa peinture, par son dessin hétérogène, mais aussi par ses couleurs insipides".
Ce seront d’abord les romantiques qui redécouvrirent Le Greco tout en le recouvrant d’une légende qui perdure et qui contribue sans doute à son succès populaire. Le Greco devient alors l’archétype du peintre névrosé, quasi fou, visionnaire. On glose sur son supposé astigmatisme : il peindrait des figures allongées avec des couleurs blafardes, car ses yeux malades les verraient ainsi. L’historien allemand Carl Justi écrivait en 1888 : "Prisonnier de ses rêves fous, son pinceau semble vouloir nous livrer le secret qu’engendrait son cerveau surchauffé. Cela s’explique très vraisemblablement par une perturbation de l’organe de la vue. Les causes psychologiques étant le désir de paraître original, la mégalomanie, la bravade, les misères passagères, les offenses inévitables pour un étranger."
L’écrivain Somerset Maugham va jusqu’à voir dans les silhouettes quasi féminines des saints, "une homosexualité latente" , alors qu’un médecin parlait de l’utilisation de marijuana chez Le Greco !
Cette vue romantique et fantasmée de l’artiste en marge, n’a pas empêché l’œuvre du Greco de jouer un rôle important dans l’avènement de l’art moderne. Picasso lui doit un grand tribut, non seulement dans sa période bleue (c’est alors évident), mais aussi dans un tableau aussi essentiel que "Les demoiselles d’Avignon" dont le groupe de femmes est fort proche du groupe qu’on trouve dans le tableau du Greco : "L’ouverture du cinquième sceau". Manet fut aussi très impressionné par l’utilisation que le peintre de Tolède faisait des couleurs, la force des ombres, la sensualité de la peinture allant à l’essentiel. Même Pollock a dit sa dette à l’égard du Greco.
El Greco se trouve aussi à la base de l’expressionnisme grâce à Julius Meier-Graefe qui écrivit un livre qui eut une influence énorme sur le Blaue Reiter , de l’aveu de son principal représentant Franz Marc.
Ce romantisme perdure encore aujourd’hui dans la perception qu’on a du Greco. Et l’exposition vient à point nommé pour contrer ces erreurs. Elle insiste sur la redécouverte du Greco en Espagne même grâce au critique Manuel Bartolomé Cossio, auteur en 1908, de la première monographie scientifique consacrée au peintre. C’est en 1902, au Prado, qu’à lieu sa première expo monographique. La seconde personne-clé fut le marquis de la Vega Inclan, grand ami de Cossio et qui créa en 1910 le musée Greco à Tolède qu’on peut toujours admirer.
Depuis, l’étude du peintre a fait d’immenses progrès, même s’il demeure des zones d’ombre liées à ses premières années. Domenikos Theotokopoulos, dit El Greco, était né en Crète, à Heraklion. Il devint peintre d’icône (il ne reste de sa main qu’une seule icône, une dormition de la Vierge sur l’île de Syros). La Crète était alors sous protectorat vénitien et le peintre émigra vers la Sérénissime pour s’initier à la peinture vénitienne et à son traitement de la lumière. A Rome, il est au service du cardinal Alexandre Farnèse, mais est expulsé de son Palais sans qu’on en connaisse la raison. Il arrive en Espagne en 1576, à 35 ans et y résidera jusqu’à sa mort à 73 ans. L’expo présente trois petits tableaux intéressants de la période italienne et montre des tableaux significatifs de l’évolution de son style.
Pour les historiens d’aujourd’hui, il est prouvé que Le Greco n’était ni malade, ni fou, ni astigmate, etc. C’était un choix délibéré et visionnaire, inspiré par l’école maniériste, qui l’amena à privilégier l’expression, la tache de couleur, l’austérité de la palette chromatique (proche parfois de la monochromie). L’expo montre aussi qu’il ne fut nullement un peintre isolé et marginal. Il était très riche et à la tête d’un puissant atelier (comme Rubens à Anvers). Il organisait des copies de ses propres œuvres réalisées par ses assistants pour satisfaire la demande. Il utilisait la gravure pour diffuser ses compositions. Bref, un homme puissant, bien organisé et bien introduit dans les cercles d’érudits et d’humanistes de Tolède.
Mais qu’importe, disait déjà Barrès : "Pour atteindre ce personnage énigmatique, il n’est que la rêverie devant ses tableaux. On ne se lasse pas d’admirer ce mystère du génie de la Grèce." Il avait raison.
El Greco, au Bozar, du 4 février jusqu’au 9 mai, tous les jours sauf lundi.
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