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Biennale de Liège
Esthétiques du soupçon
Jean-Marc Bodson
Mis en ligne le 02/03/2010
Sous l’intitulé "(Out of) control ", la 7 e édition de la Biennale internationale de la Photographie et des Arts visuels de Liège propose un programme à la fois dense et éclectique. Dense parce qu’aux sept lieux phares de l’événement s’ajoutent cette année cinq expositions dans l’Eurégio Meuse-Rhin. Dense aussi, parce que la plupart des expositions - tout comme des poupées russes - en reprennent à leur tour plusieurs sous une thématique approfondie. Eclectique enfin parce que, au diapason d’une tendance très actuelle, l’ouverture aux différents arts visuels est cette fois patente.
Au Mamac, pas certain que tout ce que l’on voit nous parle des "Indomptés" comme le laisse entendre le titre. Entre les portraits virtuels de Patrick Van Roy, la foule robotisée de la vidéo de Koen Theys, les adolescentes tueuses de New Catalogue, on a en fait la panoplie d’une société soumise aux impératifs techniques et commerciaux. Les visages des gens saisis aux fenêtres des buildings impersonnels par Laure Bertin ou l’oreille vissée au GSM par Catherine Vernet ne laissent pas beaucoup d’illusions sur la liberté qui leur reste. Et si Claudia Passeri nous montre des couples s’embrassant dans les ascenseurs, c’est moins pour nous attendrir que pour nous dire la fragilité de notre intimité. Le site Facebook revisité par Thibault Cordonnier ou le terrible molosse de Jouko Lehtola, c’est toujours une série de crocs dans la naïveté du consommateur.
A voir les téléspectateurs du monde entier figés devant leur écran dans la série d’Olivier Cullman, on se demande qui regarde qui. Décidément, ce bel ensemble du Musée du Parc de la Boverie ne pèche que par son intitulé. Ce que confirment de façon spectaculaire les portraits géants des femmes culturistes photographiées par Martin Schoeller. Au-delà du physique, l’horreur ici est celle de l’intériorisation de normes absurdes. Au hangar B9 tout à côté de Saint Luc, l’exposition décline le thème "Le Théâ- tre de l’Autorité" par des points vue en définitive très complémentaires. Au point qu’on pourrait confondre la "patte" de Simon Norfolk avec celle de Paul Seawright. Le premier montrant les superordinateurs militaires et le second le décor vide du champ de bataille, presque à la manière de Roger Fenton durant la guerre de Crimée. Il s’agit-là de la réinvention du sublime, cette manière élégante et esthétique de nous dire l’effroi qu’inspire le monde.
Une petite série de Claudio Hills sur les faux villages irlandais, en fait de véritables camps d’entraînement de l’armée britannique, mais aussi une vidéo impressionnante d’Harun Farocki prolonge la réflexion sur l’esthétique du pouvoir. Les uniformes de policiers maîtres-chiens (Nicolas Clément), les cellules de prisons modèles (Nico Bick) ou même les chambres d’exécution aux Etats-Unis par Lucinda Devlin confirment que l’esthétique peut être la complice du pire. Même froide, amère, repoussante, elle reste la forme choisie par l’autorité pour habiller ses basses œuvres. A l’entrée, à tout seigneur tout honneur, un panneau est consacré à Alphonse Bertillon, préfet de police à Paris au 19e siècle et inventeur des formes modernes pour "surveiller et punir". A savoir ce fichage d’identité qui remplaça "l’affliction" du fer rouge aux suspects et criminels.
Heureusement, la machinerie répressive a ses ratés. Les véritables couacs et ceux que les artistes inventent, question de conjurer le sort. C’est ce qu’explore " L’équilibre et l’accident" à la Salle Saint Georges. Comme l’affichait en permanence un petit panneau à l’esthétique kitsch de Noël dans une conférence filmée du très sérieux Pierre Bourdieu, on est là dans un "joyeux bordel". Et la scénographie du lieu, nettement améliorée, n’est pas en cause. Ce sont les loufoqueries d’artistes déjantés comme Anna et Bernhard Blume, Antony Goicolea, Corinne Mariaud, Messieurs Delmotte qui tirent notre regard vers la dérision. Le lustre de cristal tournoyant à grande vitesse dès l’entrée (Julien Berthier) ne laisse pas de doute, les signes d’autorité sont censés passer à la moulinette. Signaux routiers, mesures en tout genre, performances diverses en prennent pour leur grade. A ce point que les images de la section acrobatique à moto de la police française par Thomas Mailaender en arrivent à nous faire pleurer de rire.
Pourtant, à ce dérèglement très affiché, on préfère la critique plus feutrée du "(Out of) time" des Brasseurs et de l‘Annexe. Une critique poétique - forcément "don Quichottesque" - si l’on regarde le travail sur le temps du journal personnel d’Anne de Gelas, les "petits riens" de François Goffin ou les annotations doucement désespérées de Pol Piérart. Critique sociale aussi si l’on considère la maladie d’Alzheimer à travers les portraits émouvants de Laura Baudoux ou la façon dont nous, pauvres humains, tentons de maîtriser le deuil par un décorum désuet (Laurie Polson). Le tout très diversifié - vidéos, projections, photos - dans une cohérence d’ensemble à souligner.
Ce qui est un peu moins le cas au Grand Curtius avec la proposition de l’Allemagne, le pays invité de la Biennale cette année. En entrée, trop appuyées, les bizarreries de Thorsten Brinkmann s’annulent elles-mêmes. On leur préfère et de loin, la subtilité de "Irrir" de Ulrich Gebert ou de "Murder Weapons" de Simon Menner. Deux petites séries documentaires traitées à minima à propos de réalités policières et judiciares. Mais on retiendra particulièrement "Suspicious Minds" de Viktoria Binschtok. Il s’agit-là simplement de recadrages dans des photographies de voyages officiels parues dans des magazines. Recadrages pointant dans la proximité immédiate des personnalités, ceux qu’on appellera selon son degré d’optimisme, "garde du corps "ou "anges gardiens ".
"(Out of) control" 7eBiennale internationale de la Photographie et des Arts visuels de Liège. Jusqu’au 25 avril.Du mardi au dimanche de 13h à 18h. Sauf au Grand Curtius : du lundi au dimanche 13h à 18h -fermé le mardi. Infos : www.bip-liege.org
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