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Art
Beyeler, "l’œil absolu"
Guy Duplat
Mis en ligne le 02/03/2010
La mort le 25 février, à 88 ans, d’Ernst Beyeler, est celle d’un géant de l’art du XXe siècle, un des plus grands marchands d’art avec Ambroise Vollard, Henry Kahnweiler, Pierre Matisse et Leo Castelli. Mais aussi un mécène qui créa la Fondation Beyeler à Riehen, près de Bâle, un des plus beaux musées du monde par son architecture de Renzo Piano, plongée au milieu de la nature et par ses expos et collections magnifiques, de Picasso et Giacometti, à Rothko.
Né à Bâle, il y a toujours vécu dans une maison de Riehen, humble par rapport à l’immensité de sa fortune. Il faisait chaque semaine, presque jusqu’à sa mort, de l’aviron sur le fleuve, ou allait visiter sa Fondation qu’il avait placée au milieu des champs et des bois. Il avait aussi créé en 2001 une Fondation, "l’art pour la forêt tropicale" pour sauver la forêt amazonienne. En 60 ans, il a réussi à faire de Bâle, déjà riche de son beau Kunstmuseum, une capitale de l’art actuel. Son musée à Riehen a attiré plus de 3 millions de visiteurs en dix ans. Et Art Basel, dont il fut un des fondateurs, est devenue la plus grande foire du monde d’art actuel.
Que sera l’avenir de la Fondation comme de la galerie, installée comme à ses débuts en 1945 au 9, Bäumleingasse et dont les revenus servaient aussi à financer le musée ? En mai 2009, fort affecté par le décès en 2008 de son épouse et complice, Hildy, Beyeler a été mis sous tutelle et on parla, explique "La tribune de Genève", de "testament rédigé en temps voulu". Mais on n’en sait pas plus et le couple n’avait pas d’enfant. La Fondation perdrait 3 millions de francs suisses par an, épongés pour moitié par la ville. On parle d’un riche ami de Beyeler, prêt aussi à intervenir. Pour assurer l’avenir artistique de la Fondation et de ses expos en l’ouvrant aussi à la création actuelle, Beyeler avait nommé en 2008, à la tête du musée, Samuel Keller, le charismatique directeur d’Art Basel.
Mais il faut revenir sur cette carrière fabuleuse au cours de laquelle Ernst Beyeler eut entre ses mains plus de 16000 œuvres ! Et certains tableaux célébrissimes ont été vendus trois fois par lui (il les rachetait parfois pour les revendre). On dit qu’il avait "l’œil absolu", même s’il était un autodidacte de l’art. Dans ses entretiens avec Christophe Mory ("Ernst Beyeler, la passion de l’art", Gallimard), il parle du sens de l’art et de son intérêt pour la nature : "L’art est une harmonie parallèle à la nature" disait Cézanne qui, en matière d’art, a tout réinventé, pour ne pas dire "réenchanté". Hommes d’art, nous avons un devoir devant notre source. Il en va de la beauté primitive et de l’équilibre de notre planète. Lorsque je vois des visiteurs quittant la Fondation, tout réjouis de ce qu’ils ont vu, je me dis que si nous parvenons à sensibiliser les êtres, d’une part, à empêcher la destruction, d’autre part, nous aurons fait notre devoir; celui de chercher à préserver la source de d’inspiration. Et peut-être, à éviter la lente descente vers un monde où l’art n’existerait plus, celui d’une humanité déshumanisée, d’une nature dénaturée. Tant que nous y croyons, nous le voudrons, et alors peut-être, aurons-nous réussi, un tant soit peu, à transmettre ce qui nous a inspirés et qui a si bien réussi. Quoi ? La beauté ? Non. L’harmonie ? Non. La fraîcheur ? Peut-être."
Ce livre fourmille d’anecdotes. Il y a avant tout ses rencontres avec le grand collectionneur américain David Thompson qui lui vend cent Klee d’un coup, qu’il revend à la ville de Düsseldorf désireuse de gommer l’époque nazie de "l’art dégénéré". Il recommence avec 340 tableaux majeurs, mais cette fois, ni Düsseldorf ni Essen ne l’achètent. Il doit les revendre au compte-gouttes, mais la flambée de l’art en fait une très bonne affaire. "Il y a des marchands qui font de l’argent avec de l’art, et d’autres, très rares, qui font de l’art avec de l’argent. Beyeler est de ceux-là."
Thompson lui vend aussi 90 Giacometti dont la plupart sont maintenant au Kunstmuseum de Zurich. Beyeler avait bien vu que la Suisse voulait honorer son génie. Il raconte qu’un soir Thompson était prêt à signer un chèque de 250000 dollars pour que "Giacometti arrête de travailler sauf pour lui et Beyeler". Il raconte aussi sa passion pour Picasso : "Il était roi, il était dieu. A Mougins, des femmes, des mères de familles venaient lui offrir leurs propres filles; il était Minotaure." Picasso lui propose de choisir. Il sélectionne 45 tableaux et sort finalement avec 26 Picasso !
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