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Photographie

Lisette Model, "avec ses tripes"

Guy Duplar

Mis en ligne le 10/03/2010

Belle rétrospective de la photographe américaine Lisette Model (1901-1983) au musée du Jeu de Paume à Paris. Elle innovait par ses gros plans qui montraient la vanité, comme la solitude ou la misère des gens.

Envoyé spécial à Paris

Attention aux âmes timorées et aux petits bourgeois craintifs : Lisette Model tire à vue et bien. La grande photographe américaine (1901-1983), le professeur de Diane Arbus, en impose.

Sa rétrospective à Paris, au musée du Jeu de Paume, montre une artiste qui dès la fin des années 30, avait modifié de manière très moderne les règles de la photographie de rue, la "street photography". Elle surprenait les gens, les photographiait par surprise, sur le vif, en gros plan, avec s’il le faut, un coup de flash.

Elle aimait les "gueules", celles des bourgeois comme celles des pauvres, celles des vieux tout ridés comme celles des vedettes, en s’approchant de tout près. Elle est le chaînon manquant de l’histoire de la photographie : proche de Weegee le roi du fait divers, elle annonce Diane Arbus et ses portraits des Freaks, et même Martin Parr qui continue, dans cette voie, de dépiauter les travers de la société par l’arme de la photographie.

Dans ses premiers travaux, à Paris comme à Nice, sur la Promenade des Anglais, on voit des pauvres pliés en deux par la misère, ou des riches plein de suffisance, le corps massif occupant tout l’espace et le sculptant. Un style qu’on retrouve ensuite à New York, quand elle photographie les pauvres et les alcoolos du Lower East Side ou la baigneuse de la plage de Coney Island, toute en rondeurs, magnifique d’opulence et de chair, comme échouée sur le sable.

Elle s’était initiée à la photo auprès de la première épouse d’André Kertész, avec laquelle elle se lia d’amitié à Paris et de qui elle reçu l’unique leçon de photographie qu’elle ait jamais admise : "Ne prends jamais ce qui ne te passionne pas". Quand elle devint enseignante, à partir de 1951, à la New School for Social Research de l’Université de Columbia, à New York, elle n’avait qu’une consigne : "Photographiez avec vos tripes".

Admirée par Berenice Abbott et Edward Steichen, ses élèves ont expliqué son enseignement : "Capter ce par quoi l’on est passionné au lieu de se demander comment les images seront perçues, s’approcher de son sujet, s’intéresser à son environnement, rompre avec les conventions, la routine qui rend aveugle et empêche de voir la plupart des images qui nous entourent, vivre au présent et réagir à la fraîcheur de l’instant."

Elise Amélie Félicie (dite Lisette) Stern naît dans une famille aisée et juive à Vienne, en 1901. Son père, devant l’antisémitisme qui gagne l’Autriche, change son patronyme pour celui de Seybert dès 1903. En 1926, deux ans après la mort de son mari, la mère de Lisette retourne en France - son pays natal - pour habiter à Nice, tandis que la jeune fille s’installe à Paris.

Très musicienne, elle a reçu une formation entre autres auprès d’Arnold Schönberg (elle dira plus tard : "Si un professeur eut une grande influence dans ma vie, ce fut sans nul doute Schönberg "), puis des leçons de chant avec la soprano Marya Freund. Mais comme elle l’expliqua, suite à des problèmes avec sa voix, elle se consacra à la photographie pour gagner sa vie.

L’expo présente une sélection de 120 tirages vintage de toutes les époques. Ses premiers clichés sont pris entre 1933 et 1938 à Paris et sur la Côte d’Azur et sont bien représentés au jeu de Paume. Elle a, dès le départ, un regard très personnel, extrêmement direct et à la fois respectueux des sujets photographiés.

Dès le début, elle pointe son objectif sur les pôles opposés de la société : les nantis d’un côté, les plus démunis de l’autre. Sa série de la "Promenade des Anglais", réalisée à Nice en 1934, est un portrait sans concession de la bourgeoisie opulente et oisive de la Côte d’Azur. Ces portraits, finement cadrés et souvent clandestins, de la classe dirigeante locale, préfigurent déjà ce que sera son style : des gros plans, sans retouche, montrant la vanité, l’insécurité et la solitude.

C’est à la même époque qu’elle rencontre le peintre d’origine russe Evsa Model, qu’elle épouse trois ans plus tard. En 1938, le couple s’embarque pour New York, fasciné par la ville et désireux de rompre avec une Europe en proie aux persécutions antisémites.

New York impressionne d’emblée Lisette Model, comme le montre sa série" Reflections" (1939-1945), où elle pointe son objectif sur les vitrines des magasins reflétant les piétons et l’architecture des gratte-ciel (une série qui manque de punch) et, "Running Legs" (1940-1941), où elle capte les pieds des passants pressés dans la rue, et "Pedestrians" (vers 1945), où elle fait le portrait de piétons qu’elle extrait de la foule (préfigurant le travail d’un Beat Streuli aujourd’hui !).

Entre 1942 et 1949, elle réalise ses célèbres reportages dans les bars et les night-clubs les plus fréquentés du Lower East Side et du Bowery. A cette époque, elle voyage aussi à plusieurs reprises sur la côte Ouest où elle réalise les portraits d’intellectuels, d’artistes et de photographes - Henry Miller, Dorothea Lange, Edward Weston, Imogen Cunningham - et l’une de ses séries les plus percutantes en photographiant le public de l’Opéra de San Francisco.

Elle travailla aussi pour des magazines comme PM’s Weekly et surtout, Harper’s Bazaar, qui, dès sa première commande en 1941, publie Coney Island Bather, le portrait de la baigneuse opulente.

Lisette Model, professeur passionnante, enseignera jusqu’à sa mort en 1983. A l’expo, on entend sa voix, parlant très bien en français et expliquant ce qu’est la photo pour elle. Le moment émouvant d’une belle artiste.

"Lisette Model", au Jeu de Paume à Paris, jusqu’au 6 juin. Tous les jours de 12h à 19h. Fermé le lundi.

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