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exposition

L’incroyable saga de Lady Jane Grey

Guy Duplat

Mis en ligne le 12/03/2010

Une exposition de la National Gallery autour de son tableau vedette. Il est le numéro un des visiteurs du musée. Il n’en fut pas tout le temps ainsi.
Envoyé spécial à Londres

L’histoire de ce tableau est un vrai roman. "L’exécution de Lady Jane Grey" par Paul Delaroche est devenu le tableau préféré des visiteurs de la National Gallery à Londres. On en a la preuve, car c’est sa reproduction qui est la carte la plus vendue au shop et l’usure du parquet devant le tableau est la plus importante de tout le musée !

Ce grand tableau historique et tragique a connu une vie mouvementée et si on peut le voir aujourd’hui, magnifique, c’est un miracle. L’amour et puis le désamour du public et des critiques à son égard est une belle illustration de l’évolution des goûts en matière d’art. Quand le peintre français Paul Delaroche, passionné par l’Angleterre, le présente pour la première fois au salon de 1834, il fit sensation. La toile montrait les derniers instants d’une jeune fille de 17 ans à peine, qui n’avait régné que neuf jours sur l’Angleterre. Les yeux bandés, cherchant le billot à tâtons avec une main blanche comme l’albâtre, elle est vêtue d’une robe d’ivoire, martyre offerte au bourreau qui attend à côté avec son immense hache. Ses derniers mots furent : "J’ai la certitude qu’en perdant une vie mortelle, je gagnerai une vie immortelle." Comme à son habitude, Paul Delaroche avait réussi à peindre le moment le plus dramatique, le plus décisif, juste avant l’exécution.

En 1834, Paul Delaroche (1797-1856) est un des maîtres les plus célèbres et les mieux cotés de son temps. Si son tableau frappa, c’est qu’il évoquait, en pleine monarchie de Juillet, en pleine restauration française, l’exécution d’une reine. Evoquer Jane Grey, c’est bien sûr évoquer la mort identique de Marie-Antoinette, 40 ans à peine avant le tableau. A cette époque, les peintres aux sympathies monarchistes aimaient mettre en scène les épisodes de l’histoire anglaise pour parler indirectement de ceux de l’histoire récente et tragique de la France.

Le tableau fut immédiatement acheté par un noble russe, le comte Anatole Demidoff, qui l’installa dans son palais de Florence. A sa mort, en 1870, l’œuvre avait encore une haute cote et passa de mains en mains. Mais à la fin du XIXe, ces grands tableaux historiques étaient passés de mode face à la peinture moderne qui s’annonçait et face à la photographie. Paul Delaroche sentit, avant tout le monde, le poids à venir de la photo, s’étant écrié à la vue d’une des premiers daguerréotypes : "A partir d’aujourd’hui, la peinture est morte !" Le catalogue raisonné de son œuvre publié juste après sa mort en 1856, fut le premier catalogue d’un peintre comprenant des photos. Et on a vu dans ses derniers tableaux très monochromatiques noir et blanc, une manière de s’assurer que les reproductions photo n’altèrent pas la force du tableau. Delaroche était très soucieux de l’impact de son œuvre en ayant joué sur la gravure qui permettait de populariser l’iconographie de ses tableaux. C’est pourquoi les grands Delaroche (comme "Les enfants d’Edouard" ou "La jeune martyre") sont si célèbres, s’étant retrouvé comme gravures dans tous les livres d’histoire.

Finalement, "L’exécution de Lady Jane Grey" fut léguée à la National Gallery en 1902. Le musée spécialisé alors dans la Renaissance italienne ne sut où le mettre et le confia à la Tate, qui, spécialisée dans la peinture anglaise, le relègua, toile roulée, dans ses caves. Funeste décision, car lors de la grande crue de la Tamise en 1928, les caves furent inondées et le tableau fortement endommagé au point d’être même radié des inventaires de la Tate !

Et ce n’est qu’en 1973 qu’un chercheur de la Tate préparant une monographie sur le peintre romantique John Martin, découvrit par hasard dans les caves ce tableau roulé. On le restaura et le présenta au public en 1975. Mais alors encore, le conservateur du musée prit des pincettes et parla de Delaroche comme d’un "charlatan qui mérite son obscurité présente". Mais surprise : le public vint en masse et plébiscita le tableau qui prit place à la National et y devint le favori du public.

Aujourd’hui encore, le débat reste vif sur cette période de l’histoire de l’art. Le Louvre, qui possède de nombreux tableaux importants de Delaroche et en a prêté à la National Gallery pour cette expo, n’a pas voulu s’y associer davantage, n’étant pas très "chaud" pour ces peintures historiques.

L’exposition à la National Gallery reprend plusieurs tableaux majeurs de Delaroche mais surtout permet de mieux situer le tableau de Lady Jane Grey dans son contexte historique et artistique. On découvre d’abord les "peintres troubadours" fort à la mode au début du XIXe, avec l’exploration du passé et la peinture des moments intimes des grands de l’histoire. Paul Delaroche hérite de ce courant et fut à son époque plus reconnu que Delacroix. La France redécouvrait alors son patrimoine ou ce qu’il en restait après la Révolution. Un courant qui aboutira fin du XIXe aux travaux de Viollet-le-Duc. Les artistes étaient passionnés par l’Angleterre et lisaient Byron, Shakespeare et, surtout, Walter Scott. On montre à la National "Les enfants d’Edouard" de Delaroche, grand tableau du Louvre où l’on voit dans les yeux effarés des enfants, la mort qui approche et qu’on devine par le rai de lumière en dessous de la porte et l’ombre du soldat qui approche. A nouveau, le peintre saisit le moment le plus tragique dans une mise en scène très théâtrale : le tableau, sans point central, se lit comme une scène de théâtre. Pas étonnant, car le peintre était passionné de théâtre et sa maîtresse était alors la jeune actrice Anaïs Aubert, qui prêta son visage à Jane Grey et plus tard à "La jeune martyre", flottant sur le Tibre les mains entravées, le second tableau le plus demandé en carte postale au Louvre après la Joconde ! Un autre grand Delaroche est aussi théâtral avec Cromwell ouvrant une dernière fois le cercueil dans lequel se trouve le cadavre disloqué de Charles Ier qu’il fit exécuter. On peut y voir une allégorie de Robespierre devant le corps de Louis XVI.

Théophile Gautier détonnait alors en fustigeant déjà ce qu’il appelait avec ses mots le kitsch de ces peintures.

L’expo présente aussi de nombreux dessins préparatoires de Delaroche, curieusement tout petits.

On arrive alors à "L’exécution de Jane Grey". L’effet est saisissant. La mise en scène laisse penser que la tête, bientôt coupée, roulera devant le spectateur. Et la paille vierge est illuminée avant d’être ensanglantée. L’arrière petite-fille d’Henri VII, lointaine cousine d’Henri VIII, fut victime des guerres de religion. Jane Grey eut une éducation exceptionnelle, parlant le grec, le latin et l’hébreu, plus plusieurs langues contemporaines. Elle fut éduquée selon les principes de Thomas More. A la mort d’Edouard VI, on la choisit comme reine car elle était protestante alors que Mary et Elisabeth, les sœurs d’Edouard, étaient catholiques. Mais neuf jours à peine après son accession au trône, Mary et ses partisans la renversèrent par un coup d’Etat et Mary fut forcée de la décapiter pour affaiblir le camp adverse. Elle avait 17 ans et devint vite une martyre du camp protestant.

L’exposition se termine en présentant l’influence de cet art avec, entre autres, le magnifique tableau de Jean-Léon Gérôme sur l’exécution du maréchal Ney. Il n’y manque qu’un chef-d’œuvre, "Les Enervés de Jumièges" d’Evariste-Vital Luminais, à ne pas manquer si vous allez au musée des Beaux-Arts de Rouen.

"Painting history, Delaroche and Lady Jane Grey", à la National Gallery, jusqu’au 23 mai, tous les jours, de 10 h à 18 h.

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