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Lieux à découvrir
L’âme de Matisse à la chapelle du Rosaire
Roger-Pierre Turine
Mis en ligne le 26/07/2010
Mieux vaut tard que jamais ! De cette chapelle, nous entendions parler depuis qu’enfant, une grand-mère nous en avait conté les avatars et l’audace avant-gardiste pour un lieu de culte. Nous en rêvions. Sa vérité ne nous a pas déçu.
L’art et l’âme, l’esprit et l’ardeur de Matisse y transpirent, de la grande croix qui surmonte l’édifice aux vitraux et céramiques qui l’ornent de pureté et d’abnégation. "Je veux que ceux qui entreront dans ma chapelle se sentent purifiés et déchargés de leurs fardeaux", écrivit l’artiste à celle qui fut son modèle alors qu’elle était son infirmière après sa grave opération de 1941, puis devint sa confidente et le moteur d’un projet et d’une réalisation pour lesquels Matisse, comme le confia son médecin, aura "sacrifié son cœur". Un Matisse qui, déjà souffrant et peu adepte des inaugurations, n’assista pas à sa consécration et mourut deux ans plus tard, le 3 novembre 1954. Il avait 85 ans.
Plasticien du siècle avec Picasso, et un respect mutuel les accompagna leur vie durant, Matisse, qui était né dans le Nord, au Cateau-Cambrésis, vécut la fin de sa vie entre Nice et Vence, réconforté par les lumières du Sud. Parti d’une veine réaliste mais tôt repéré par l’éclairé Gustave Moreau qui le laissa agir à sa guise, il épura tant et si bien son œuvre que les fameux papiers découpés de la fin (il en usa pour la chapelle) soulignent la prodigieuse créativité d’un parcours qui sera toujours allé de l’avant : "Cette chapelle est pour moi l’aboutissement de toute une vie de travail et la floraison d’un effort énorme et difficile. Ce n’est pas un travail que j’ai choisi, mais bien un travail pour lequel j’ai été choisi par le destin sur la fin de ma route, que je continue selon mes recherches, la chapelle m’offrant l’occasion de les fixer en les réunissant."
Edifiée tout à côté du Foyer Lacordaire des sœurs dominicaines, la Chapelle du Rosaire suscita bien des critiques, tant au moment de sa conception, de la part de religieuses qui n’en voyaient pas l’opportunité, qu’à l’heure de son ouverture, les esprits chagrins se donnant à cœur joie pour en fustiger les dessins "que des enfants auraient très bien pu faire". Sans la Mère Jacques-Marie, alias Monique Bourgeois, la petite infirmière avec laquelle, amusé, il disait aimer "fleurter" (c’est son propre mot, en hommage aux fleurs qu’il aima tant et tant dessiner), aidée dans sa volonté incarnée par le frère Rayssiguier, institué architecte avec l’aval des praticiens Auguste Perret et Millon de Peillon, et par le père Couturier, directeur de la revue Art Sacré, deux dominicains, la chapelle n’aurait jamais existé.
Aujourd’hui, visitée par des centaines de milliers de gens, lieu du culte comme l’avait exigé l’artiste, elle resplendit de plus belle sous le bleu du ciel et les floraisons sensibles des palmiers et lauriers d’alentour. A quinze minutes à pied d’un centre de Vence occupé par une Citroën calcinée d’Arman, elle est, contraste aigu, toute blanche, immaculée en sa modestie. Petite, étroite et serrée en ses habits de bure, elle rayonne, majuscule. Qui y pénètre ne peut retenir une bouffée d’émotion. Matisse n’était pas pratiquant, Matisse rabroua la petite sœur quand elle lui parlait trop ouvertement de religion, mais Matisse admit que cette chapelle, comme son travail entier, était don de soi, hymne à la vie et au ciel. Durant quatre ans, délaissant toiles et dessins, il se consacra corps et biens aux projets de la chapelle. Son appartement en fut envahi, car il pensa à tout, de l’extérieur à l’intérieur, des murs au plafond et au sol, de l’autel aux stalles, du crucifix aux candélabres et au lutrin, des vitraux aux céramiques murales, peintes à main levée. Les seuls meubles qu’il n’ait pas dessinés, ce sont les chaises du public, mais il les choisit.
Il faut lire le livre de notations et de réflexions au jour le jour de Sœur Jacques-Marie, qui s’est éteinte fin 2005 ("Henri Matisse - La Chapelle de Vence", Grégoire Gardette Editions 1993). Lire aussi ce "Chapelle de Vence - Journal d’une création", par M.A. Couturier et L.B. Rayssiguier, morts respectivement en 1954 et 1956 (Editions Cerf et Skira, 1993). Des ouvrages passionnants, car basés sur l’authenticité des épines posées sous les pieds des bâtisseurs et leur volonté d’y faire front.
Il faut visiter cette chapelle, qui est miracle et sérénité. A toutes heures du jour, les vitraux y répandent des lumières aux allures variées de chants sans fin. Epurés à l’extrême, le "Chemin de la Croix", le "Saint-Dominique" et la "Vierge du Rosaire" aiguisent le cœur et l’esprit. On les comprend mieux aussi si l’on regarde, dans le couloir, les nombreuses études au fusain d’un Matisse obsédé de juste mesure. Il y a les chasubles, la blanche, la rouge, la verte, la rose, la violette, les ornements de la messe pour les diverses fêtes de la liturgie. Il y a Matisse au sommet de son art.
Savoir Plus
Chapelle du Rosaire, avenue Henri Matisse, Vence. Mardi et jeudi de 10 à 11 h 30 et de 14 à 17 h 30; lundi, mercredi, vendredi (durant les vacances) et samedi de 14 à 17 h 30. Fermée vendredi, dimanche et fériés. Le dimanche, messe à 10 h.
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