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Cirque
L’école belge brille à Paris
Laurence Bertels
Mis en ligne le 28/07/2010
Ambiance kermesse, gaufres en string et filles du bord de mer A l’étranger, la Belgique bénéficie toujours d’un véritable capital sympathie, surtout en ces heures tourmentées. Pour preuve, l’accueil chaleureux et les applaudissements nourris du public à la Villette, haut lieu du cirque contemporain, où l’Esac (Ecole supérieure des arts du cirque) présente "Sorties 8,9,10", un événement couleur présidence belge (cf. La Libre Culture du 20 juillet).
En toute logique, les metteurs en piste, Olivier Antoine, et en musique Olivier Rijckaert, ont donc porté haut le drapeau de la belgitude, entre Brel, Arno, brabançonne et chanson inventée autour de "ce pays tout neuf en pleine crise d’adolescence"; le tout saupoudré de fricadelle, de week-end à Knokke-le-Zoute et d’autodérision. La sauce prend immédiatement et le bouche à oreille fonctionne à merveille. Dès lors, au soir de la cinquième représentation, le chapiteau, qui peut accueillir 450 personnes, était déjà presque plein. De bon augure pour les trois semaines à venir étant donné que l’Esac occupe la place jusqu’au 14 août, une réelle opportunité qu’il ne fallait pas rater. Cela, les quinze artistes sortis de l’école de Bruxelles en 2008, 2009 ou 2010 l’ont bien compris, d’où leur énergie communicative.
A les voir embrasser leur roue Cyr, s’élancer au trapèze, danser sur le fil ou jongler avec leur diabolo à la manière d’un Figaro, ou, plus précisément ici, du Barbier de Séville, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils ont mis toute la gomme. Un vrai bonheur donc, d’autant qu’ils ont osé assumer le parti pris du numéro. En effet, à la querelle des anciens et des modernes, succéda, entre autres, celle du cirque traditionnel et nouveau, puis, au sein même du cirque contemporain, celle du collectif et du numéro.
Pour rappel, en 1996, les circassiens sortants du Cnac, l’école réputée de Châlons-en-Champagne, présentent "Le Cri du caméléon", un collectif mis en scène par le chorégraphe Joseph Nadj. Le spectacle crée l’événement et depuis, le nouveau cirque, qui aime mêler tous les arts, se cherche une écriture dramatique.
Arrivé l’an dernier à la tête de l’Esac (Ecole des arts du cirque de Bruxelles), Gérard Fasoli, trapéziste chez Archaos puis pédagogue au Cnac défend la théorie du numéro déjà bien ancrée à Bruxelles. La performance le dispute donc à l’autodérision et chaque prestation, théâtralisée, devient une entité en soi reliée au son de la kermesse et du bal musette. L’ensemble, sous chapiteau, dégage un esprit festif en diable et semble donner raison au nouveau directeur.
Une réussite que l’on doit également à Alexine Boucher-Hardy, une Madame Loyale baroque et déjantée, soprano de fortune, qui relie les numéros les uns aux autres avec singularité et donne de la voix dès qu’il le faut. Un rôle difficile que la belle de Paris relève haut la main (de squelette) aidée parfois par les autres élèves qui n’hésitent pas à s’unir pour chanter un émouvant "Filles du bord de mer" de l’irréductible Adamo.
Petit paradoxe à souligner ici, onze des quinze élèves sortants de l’Esac sont de nationalité française, ce qui ne les empêche pas, bien au contraire, de "brusseler" un Bruxelles où ils ont aimé étudier, au point parfois de s’y installer. Quoi qu’il en soit, du bal musette à la rigueur, il n’est qu’un pas allégrement franchi par Alexis Rouvre dans son numéro de corde et jonglerie, précis, épuré et stylisé. Loin de la sympathique cacophonie introductive, le jongleur impose autorité et savoir-faire d’un bout de corde à l’autre. Un moment de poésie conceptuelle. Belle maîtrise aussi des deux spécialistes de la roue Cyr, Ghislain Ramage et Alexander Vantournhout qui tous deux font corps avec un agrès presque lancé au sol, rattrapé in extremis puis virevoltent, alliant puissance et virtuosité, avec une option plus chorégraphiée pour le Belge Alexander Vantournhout qui dansera chez Parts l’an prochain.
On attendait également beaucoup, à raison d’ailleurs, de la délicate Charlotte de la Bretèque qui travaille déjà au Cirque Baroque et dans des cabarets allemands. Et ce, grâce au numéro de multicordes inventé par la jeune fille de bonne famille qui dut bien sûr faire des études avant de se lancer corps et âme dans un cirque qui pourtant l’appelait depuis ses dix ans. A la bascule, le trio composé du Français Raphaël Héraut, du Flamand Antonio Terrones y Hernandez et du Grec Kritonas Anastassopoulos cartonne. Les trois complices se sont rencontrés à l’Esac et sont depuis, devenus inséparables car dans une discipline aussi dangereuse que la leur, la relation, longue à construire et facile à détruire, est primordiale. Lorsqu’il saute en l’air, l’acrobate remet en effet sa vie dans les mains de son partenaire. Du sérieux donc traité avec la légèreté d’une certaine "Saturday night fever" et l’humour des Chippendales. Drôlissime. L’on raconte, en coulisse, que les athlètes ont été approchés par une boîte gay. En voilà déjà trois qui ne seront pas venus à Paris pour rien !
Et pendant que le tendre et romantique fildefériste Brice Masse flirte avec son fil au son d’Arno, que la trapéziste Anna Blin se balance sur le bouleversant "Habla con Ella" d’Alberto Iglesias, musicien fétiche d’Almodovar, pendant que Juliette Hulot, clown à suivre de près, et Martin Beauvarlet de Moismont cultivent l’absurde à la jonglerie, les deux Finlandaises Lotta Paavilainem et Stina Kopra préparent un numéro de Rola Bola aussi étonnant qu’époustouflant. Bâties comme des camionneuses et pourtant féminines, elles arrivent sur scène, telles deux jumelles, moulées dans des robes Jackie Kennedy et perchées sur des escarpins, noir et blanc eux aussi. Dans cette tenue, pourtant peu appropriée, elles entament leur main à main américain, une discipline pour laquelle on voit régulièrement un homme plutôt balèze porter une femme de préférence fluette. Ici, les deux dames, de même gabarit, épatent par leurs prouesses. Pas étonnant qu’elles tournent sans cesse depuis leur sortie en 2008, travaillent à Berlin au célèbre théâtre de variétés "Winter Garden" et retiennent toute l’attention du public parisien.
Conquis et mis en appétit, on quitte donc le chapiteau enchanté pour boire une bière belge et manger une crêpe chèvre et miel à la cantine voisine, à moins de sortir du parc de la Villette, de traverser la rue pour croquer une des meilleures viandes de Paris et de tendre une oreille indiscrète vers la table voisine où des artistes parisiens parlent de l’Esac. "Sorties 8,9,10" est bel et bien inscrit à leur agenda. "Je suis passé par là l’autre jour, il fallait entendre les gens rire dans le chapiteau.C’est rare à la Villette, non vraiment, il faut y aller" dit l’un des trois convives à ses camarades. Nous n’avons pu que les encourager.
Paris, jusqu’au 14 août, à la Villette, Espace Chapiteaux, Métro Porte de Pantin. Du ma. au sam. à 20h30. De 15 à 20 €. Infos. : 00.33. (0) 1.40.03.75.75 ou www.villette.com
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