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Venise

Des excitations visuelles qui changent notre regard

Guy Duplat

Mis en ligne le 02/09/2010

Retour sur la 12e Biennale d’architecture de Venise. La vision de sa commissaire est en phase avec les grands courants d’aujourd’hui. “Less is more”, l’humain et l’environnement priment.
Envoyé spécial à Venise

Si la Biennale d’art de Venise et la Mostra de cinéma sont très anciennes, la Biennale d’architecture n’en est qu’à sa douzième édition. Mais elle prend chaque année une importance croissante, signe que les questions d’architecture sont au cœur de nos réflexions : comment vivre ensemble, protéger et améliorer notre environnement de vie, aménager nos villes.

La commissaire (lire notre article dans "La Libre" de samedi), Kazuyo Sejima et le président de la Biennale Paolo Baratta, expliquent bien à quoi sert une Biennale : "ce n’est pas seulement un moment de documentation, mais cela doit être aussi une excitation visuelle qui doit conduire à percevoir et prendre en compte d’autres possibilités que celles qu’on côtoie tous les jours."

Sejima en présente le meilleur exemple avec ce qu’elle a réalisé sur l’île d’Inujima au Japon avec son associé dans le bureau Sanaa, Ryue Nishizawa. Un projet plus emblématique encore que leur futur Louvre 2 à Lens et que le New Museum de New York, pourtant très réussis avec la fluidité et l’évanescence de leurs architectures. Cette petite île pauvre a été transformée par les architectes presque sans que cela se voie : un parc naturel-artificiel avec quatre petites "maisons d’art" et un lieu de rassemblement, étroitement mêlés à la vie villageoise et aux équilibres avec l’environnement. Le petit musée proprement dit est déposé au-dessus de la colline comme une goutte d’eau sur une feuille de papier avec un trou vers le ciel. Le film de la vidéaste Fiona Tan montre les villageois continuant à vaquer à leur vie quotidienne dans un environnement à la fois identique et bien différent.

"Il s’agit à cette Biennale, explique son président, de s’arrêter plutôt que de courir, de stimuler des émotions plutôt que de rechercher des effets."

Les 64 invités de Kazuyo Sijema forment son réseau mondial, un ensemble d’architectes et artistes qui partagent cette sensibilité. En plus de ceux que nous citions samedi, on trouve les maisons si différentes et belles de l’atelier Bow-Wow (des Japonais), les sculptures de Tom Sachs, artiste américain qui s’empare de bâtiments du Corbusier pour les retraiter de manière pauvre, le bureau belge Office de Kersten Geers et David Van Severen qui ont reçu un lion d’argent pour leur aménagement plein de poésie d’un bâtiment abandonné dans le jardin de la Vierge à l’Arsenale. Dans ce jardin, et également primé, l’architecte de jardins, Piet Oudolf a fait pousser des centaines de fleurs sauvages et Peter Ebner a simplement déposé le long du quai une sorte de tremplin de béton translucide plein d’étrangeté.

Les questions environnementales et mondialistes sont présentes - comment pourrait-on les éviter - dans les choix de Sejima. Les Indiens du Studio Mumbaï ont monté une sorte de magasin de pièces détachées de maisons en matériaux pauvres (comme une maison Play Mobil à construire), tandis que le Chinois Wang Shu, primé aussi, propose un simple dôme de poutres que n’importe qui peut monter rapidement, qui ne pèse rien et qui permet d’abriter avec élégance.

Le bureau français R&Sie (n) semble seul pour explorer le futur avec l’idée (et l’application présentée) d’une structure qui couvrirait nos villes en captant les UV dangereux, devenus excessifs à cause du trou dans la couche d’ozone. La structure restituerait cette énergie sous forme de lumière pendant la nuit nous permettant d’adapter nos rythmes circadiens aux nouvelles exigences de survie.

Un homme surnage à toutes les modes, sentant avant les autres, les évolutions sociologiques de l’architecture : Rem Koolhaas, lion d’or d’honneur cette année et qui présente une réflexion dérangeante et excitante sur le patrimoine.

Les pavillons nationaux ne sont pas, en général, dans la même démarche, chaque pays ayant la liberté de proposer le thème qu’il veut. Et le slogan de la commissaire, "People meet in architecture" ne s’applique pas aux participations nationales. Néanmoins, de nombreux pavillons s’y rattachent, signe que ce thème est dans l’air du temps, à commencer par le beau pavillon belge de la Communauté française du collectif Rotor qui donne ses lettres de noblesse à l’usure des matériaux (lire "La Libre" de samedi).

Ce n’est pas innocent que le Lion d’or a été attribué au pavillon du Bahrein. On avait pris l’habitude de voir les Etats du Golfe vanter leurs projets mégalomaniaques de tours orgueilleuses, mais pas de ça dans ce pavillon. Le petit Etat y a reconstitué des cabanes de bois comme il y a en a pour les pêcheurs, au bord du Golfe persique. Les visiteurs y sont accueillis et y reçoivent un verre de thé et des dattes tandis que des films montrent comment cette architecture vernaculaire disparaît progressivement sous les coups d’une architecture standardisée et mondialisée.

Même la Russie, signe des temps, s’intéresse à la sauvegarde de son patrimoine industriel laminé par les vagues de privatisations qui laissent d’immenses friches. Le pays réfléchit aujourd’hui comme on l’a fait chez nous, il y a 30 ans et présente le sujet de manière amusante en trois étapes : un film poétique, une installation peinte à 360 degrés comme on faisait jadis pour représenter les champs de bataille et enfin, la présentation des projets.

Le pavillon allemand s’est intéressé à une belle question, rarement posée : le désir de l’architecte. Que signifie-t-il ? Quel est-il ? Le commissaire a posé la question à une centaine d’architectes, ce qui nous vaut un beau petit livre et des salles voulant exprimer le désir Le pavillon anglais évite, lui aussi, l’architecture qui s’expose en optant pour un thème historique : comment l’Angleterre s’est approprié Venise avec Byron Où on voit des exemplaires empaillés d’oiseaux vénitiens venant de musées anglais.

La France a confié son pavillon à l’excellent architecte Dominique Perrault (l’homme de la BNF à Paris). Avec un résultat un peu décevant. Il s’intéresse aux métropoles (Paris, Lyon, Marseille, Nantes mais pas Lille), en montrant que dans le traitement de ces villes, les vides, les lieux déserts, sont aussi importants que le bâti. Un sujet en lien avec la question du grand Paris. Mais les grands films, les interviews de grands noms, la signature de Sarkozy, sont éloignés du minimalisme poétique de Sijema. La Croatie, elle y est, puisque son pavillon flottant sur une barge a coulé.

D’autres pays ont choisi la pure esthétique : la Tchéquie a pris les arbres qui bordent son pavillon pour faire entrer le bois qui envahit tout l’espace. Le Canada explore l’hylozoïsme, une doctrine philosophique soutenant que toute matière est douée de vie. Et un artiste a imaginé une forme de forêt artificielle sortie tout droit d’"Avatar" et bourrée de systèmes high-tech. Hélas, le résultat est sans véritable intérêt ni beauté.

Savoir Plus

Biennale de Venise d’architecture, jusqu’au 21 novembre.

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