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Visite au musée, à tâtons

Sophie Devillers

Mis en ligne le 18/04/2011

Le musée de Louvain-la-Neuve lance des visites pour non-voyants. De plus en plus de musées créent des visites pour "voir sans les yeux".

Pour quelques instants, Kimberley Parée a confié sa canne blanche à quelqu’un d’autre. Sylvie De Drijver lui prend les mains, pour les poser sur la haute sculpture de bois, plantée dans une des salles du musée de Louvain-la-Neuve. “Attention, l’œuvre est plus grande que toi, prévient la guide, qui ajoute : au début, je ne dis pas grand-chose, je les laisse découvrir…” Kimberley poursuit sa progression, à tâtons : “Je sens que l’œuvre a une forme arrondie. J’ai l’impression que c’est creux à l’intérieur. Il y a aussi une surface plane. Puis, c’est trop haut, je n’y arrive plus !” Sylvie De Drijver prend alors le relais : “Il y a un motif que tu peux percevoir. Je vais t’accompagner, c’est une spirale….” Robert et Alain, eux aussi non-voyants, entament la même découverte. La guide en révèle alors davantage : “il s’agit d’une sculpture, en bois, qui représente un personnage. On peut imaginer le tronc d’arbre dans lequel il a été sculpté. Sur la partie supérieure, il y a un visage stylisé, il y a deux grands yeux ouverts, comme des disques, un nez proéminent”.

Pour aider le petit groupe des Amis des Aveugles à se représenter le visage, la guide leur remet un “thermoformage”, une représentation schématique, en relief. Et poursuit : “il s’agit d’un instrument de musique, un tambour, dont la partie plus étroite était enfoncée dans le sol, dans les îles Vanuatu”. Un peu de lecture à présent, celle d’un texte qui raconte la fabrication d’un tambour de ce type. Cette fois c’est l’un des outils utilisés pour ce travail, et qui vient d’être cité dans le texte, l’herminette, issue des collections du musée, que les doigts peuvent découvrir. Puis, c’est une dent de sanglier qui est distribuée, afin de rappeler celles des cochons sacrifiés au cours des cérémonies rituelles rythmées par les tambours. Les participants pourront ensuite écouter un petit extrait sonore des cérémonies. Avant de terminer… par un jus de coco-ananas, le coco étant lui aussi utilisé lors de ces rituels.

Tout cela utilise tous les autres sens que la vue, explique Alain Eyckerman, actif à l’ASBL Amis des Aveugles et qui participe à cette visite-test en tant que non-voyant. Ça donne à voir, à imaginer. Ça crée plein d’images. Et c’est gai ! La statue est un peu haute, mais le thermoformage permet de compléter. De bien reconstituer son image globale. Et puis, il y a aussi le plaisir de toucher le bois, sa texture. Avant, quand ce genre de visites n’existait pas, je n’allais pas au musée. Pour moi, c’était des objets sous vitrine, qu’est ce que je pouvais en retirer ? Mais à présent, il y a un véritable courant dans les musées. Il y a le musée de Mariemont, le musée Ianchelivici, le musée de la photographie de Charleroi… Là, on nous décrit les photos, il y a des ambiances musicales, on a accès à des petits schémas. Cela permet de se créer des images visuelles, des mots.”

Même chose pour les peintures, comme aux Beaux-Arts. “On ne verra jamais comme un voyant voit, mais on peut apprécier, et peut-être plus. Un voyant qui reste devant une œuvre, ça dure deux minutes. Je me demande souvent ce qu’ils ont compris quand ils sortent ! Ici, l’approche est plus en profondeur, explique Kimberley Parée, elle-même non-voyante et qui anime des visites guidées pour aveugles au musée Ianchelevici à La Louvière, en misant sur le multisensoriel et la contextualisation de l’œuvre.

Elle confirme que les musées s’intéressent désormais aux non-voyants. “Les choses évoluent depuis la fin des années 90. Mais à présent, cela s’accélère. Et puis chaque musée a sa richesse spécifique.” En huit ans, dix musées (le Mac, le Manège, le musée Mulpas à Dour….) ont conclu un partenariat avec les Amis des Aveugles et proposent ce type de visites. Le Musée de LLN, qui lance en ce moment ces visites (sur réservations, avec 4 accompagnateurs, pour 10 personnes) afin de découvrir 4 œuvres océaniennes est le dernier en date. Des initiatives avaient déjà été prises dans les années 90. Mais la réflexion s’est précisée lorsque Kimberley Parée a fréquenté la faculté, explique-t-on au musée.

Pour François Degouys, acteur du projet, cela rejoint une spécificité du musée : proposer “une offre d’accueil personnalisé”. L’équipe a été formée, a choisi les objets adaptés et dû trouver des subterfuges lorsque les œuvres ne peuvent être touchées ou sont difficiles à appréhender. Ainsi, comment décrire les lignes complexes formant un visage sur une œuvre ? En traçant au pinceau – sec ! – ces signes sur le propre visage des visiteurs, par exemple…

Des visites de ce type sont aussi en préparation au Musée de la porte de Hal à Bruxelles et au Musée d’histoire naturelle de Mons. Les Amis des Aveugles forment des guides gratuitement, organisent des visites tests, avec des non-voyants. “En 2003, il y a eu l’année de la personne handicapée, et il y a eu une conscientisation en ce qui concerne l’accessibilité dans tous les domaines. En 2004, nous avons conclu notre premier partenariat avec le Mac, et il y a eu un effet boule-de-neige, remarque Patricia Seghers, responsable de la Culture à l’œuvre fédérale les Amis des aveugles. Surtout ces deux trois dernières années. Maintenant les musées viennent directement vers nous ! En Belgique, ça commence à se développer. En France, quasi tous les musées sont accessibles aux publics fragilisés (malentendants…) Mais chez nous il y a une évolution assez rapide.” D’autres associations de déficients visuels travaillent sur cet aspect. Mais les musées qui proposent des visites pour aveugles restent une minorité et sont surtout ceux de grandes tailles, constate-t-elle. Et même si les guides doivent prendre davantage de temps pour la préparation, elle pense que dans cinq ou six ans, tous les musées seront adaptés aux déficients visuels.

Quoi qu’il en soit, les Amis des Aveugles se sont fixé pour objectif d’adapter des visites aux non-voyants dans tous les musées montois pour l’événement Mons 2015.

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