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Georges Vercheval, l’œil du topographe

Jean-Marc Bodson

Mis en ligne le 24/01/2012

Rétrospective de Georges Vercheval au musée de la Photographie à Charleroi. Entre géométrie et social, redécouverte de l’artiste et de l’homme engagé.

Intitulées "Chez Thérèse et Jacques", les deux premières photographies exposées dès l’entrée de la rétrospective de Georges Vercheval à Charleroi annoncent bien la couleur. En l’occurrence, du noir et blanc d’un bout à l’autre, mais surtout une attention particulière portée à la forme ainsi qu’un souci de l’auteur de dire sans fard le monde qui l’entoure. On y voit la lumière entrer à flots dans une chambre à coucher, en réalité plutôt défraîchie, mais cadrée au cordeau par le photographe. Un peu comme si le constat d’une réalité peu engageante obligeait celui-ci à y mettre les formes. L’énonciation et la manière, voilà bien les deux axes autour desquels s’échafaude cette belle exposition "L’ordre des choses. Photographies 1958-1988" conçue par Xavier Canonne pour son prédécesseur à la direction du musée de la Photographie.

La première salle est celle qui insiste le plus sur les "choses" de l’intitulé. Y transparaît surtout une implication dans ce pays où il a grandi et où il est revenu après une parenthèse bruxelloise. De Charleroi à Nivelles ou de Jemeppe-sur-Meuse à Montignies-sur-Sambre, cette région où l’on n’est jamais loin d’un coron ou d’un terril, c’est le terroir de l’homme Vercheval, le territoire de ses activités et, on ne peut pas l’oublier concernant l’ardent vice-président de Culture et démocratie, le champ d’une bonne part de ses combats.

Assez curieusement, on voit assez peu de gens sur ces photos de banlieues étendues, de no man’s land, de friches industrielles et de villes décaties, mais d’évidence c’est en creux que le photographe évoque l’activité grouillante qu’il y a connue dans sa jeunesse. Un peu à la manière dont cette image de parking face au terril de Châtelineau (ci-contre) nous dit l’avènement des commerces de grande surface au tournant des années 60-70. On notera combien la description du lieu nous donne beaucoup à lire, à déchiffrer et à comprendre. C’est justement ce que l’on constate aussi dans la série sur les terrils. En fait, il s’agit là d’une topographie minutieuse de l’histoire écrite profondément en terre au point d’en ramener des montagnes en surface. Le terril de l’Epine, celui des Piges, le "Gosson-Lagasse no 2" et d’autres encore à Lodelinssart ou ailleurs donnent une allure au Pays noir qui n’est pas sans évoquer les régions post-industrielles du sud de la Grande-Bretagne si clairement photographiées par John Davies. Peu de place en définitive dans cette partie pour la verdure, si ce n’est dans une courte série sur l’agriculture. Des traces donc, beaucoup, des blessures aussi dans un bâti témoignant d’une opulence révolue, d’un déclin à la hauteur des heures de gloire. Le terril en somme ici serait ce fameux "fond revenu à la surface" dont parlait Hugo à propos du style.

La deuxième partie met en évidence l’artiste Vercheval. Celui qui tout un temps passa par la peinture après avoir suivi des cours de photographie dans la classe de l’impressionnante Gertude Fehr à la prestigieuse école de Vevey. On y sent la tentation de l’épure du Bauhaus. Ce qui ne gêna probablement pas le jeune photographe très attiré par l’œuvre sans concession d’Edward Weston. Manifestement - on n’oubliera pas le professeur d’histoire de la photographie que Georges Vercheval fut pendant de nombreuses années - ces influences ont été réactualisées par la découverte des Minor White et autres Aaron Siskind au point d’amener l’œuvre au bord de l’abstraction. Mais pas dedans. La lumière vive de ce côté-ci reprend ses droits pour permettre au photographe d’ausculter la matière au plus près, pas pour la beauté du geste, mais bien - comme Weston encore - pour "révéler l’essence des choses" et si possible, faire une image plus intelligible que les choses elles-mêmes. Un peu comme cette belle exposition de quelques 130 photographies permettra au public identifiant surtout Georges Vercheval au fondateur (avec son épouse Jeanne) du musée qui l’accueille aujourd’hui, de découvrir un artiste indissociable de l’homme engagé que l’on sait.

Savoir Plus

L’ordre des choses. Photographies 1958-1988 de Georges Vercheval. Mont-sur-Marchienne, musée de la Photographie à Charleroi. 11, avenue Paul Pastur (GPS Place des Essarts). Jusqu’au 20 mai, du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Rens : www.museephoto.be Catalogue : Editions du Musée de la Photographie, textes de Xavier Canonne, Christine De Nayer, Emmanuel d’Autreppe et Pool Andries, 150 p. Photo : Georges Vercheval Légende : "Parking à Châtelineau". 1975

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