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Ceci est mon corps
Guy Duplat
Mis en ligne le 08/02/2012
Il y aura cette année de nombreuses manifestations d’art contemporain en Flandre, avec Beaufort à la Côte, Track à Gand, Newtopia à Malines et Manifesta autour des charbonnages campinois. La série débute à Hasselt avec la troisième Triennale d’art contemporain, mode et design. Le commissaire en est Pieter T’Jonck qui a la particularité de cumuler une activité d’architecte et de critique de danse. Les questions de l’espace et du corps sont donc centrales chez lui et se retrouvent dans ses choix. Le parcours proposé est dense, disposé sur cinq lieux, dont quatre au centre-ville (centre culturel, centre d’art contemporain Z33, musée de la mode et "Stadmus"), qui se parcourent à pied. Il faut une journée pour tout bien voir, mais c’est une occasion de découvrir la ville. Mercredi prochain, un dossier de "La Libre Culture" reviendra sur cette Triennale.
Pieter T’Jonck a choisi comme titre et fil conducteur "Superbodies". Il ne s’agit pas du corps sublimé des sportifs ou des top models mais de notre corps à tous, de notre enveloppe sensorielle, comme disait Merleau-Ponty, de cet interface "super", le seul, entre nous, notre esprit et le monde extérieur. Il a sélectionné 55 artistes, des noms connus (Louise Bourgeois, Kiki Smith, Pistoletto, Ann Veronica Janssens, Zang Huan, etc.) et des découvertes. On peut en faire une première analyse à travers les mots danse et interactivité.
La danse est omniprésente, renvoyant à la formidable expo en cours au Centre Pompidou, "Danser la vie", qui montre les liens entre arts plastiques et danse. Pollock, par exemple, faisait, en peignant ses drippings, "une danse autour de la toile, un mouvement incessant ". Une douzaine de chorégraphes sont à cette Triennale. Chaque samedi, on redonne dans le hall du centre culturel la performance de Trisha Brown à la dernière Documenta. William Forsythe est présent avec un film où il "danse" avec une corde et avec une installation de miroirs entassés de telle manière que le visiteur ne peut jamais s’y voir. On découvre aussi les dessins de Trisha Brown et ceux de Lisbeth Gruwez, danseuse de chez Fabre et chorégraphe sur les collines toscanes avec le sculpteur Jean-Paul Philippe. Ses dessins autour du corps font penser à Louise Bourgeois. Boris Charmatz, artiste associé au dernier festival d’Avignon, montre une belle vidéo d’un tas de corps nus enlacés, tournant lentement. Grace Ellen Barkey, chorégraphe et compagne de Jan Lauwers, montre ses travaux mêlant photos et porcelaine. On croise encore Steve Paxton, Meg Stuart, etc. Pieter T’Jonck donne une large place au performeur bulgare habitant Bruxelles, Yvo Dimchev, qui réalisa entre autres des performances autour des sculptures "adaptatives" de Franz West, prothèses prolongeant le corps. Il dévoile aussi le travail encore embryonnaire de Dimchev en peinture et sculpture.
Le second angle est l’interactivité et le sensible, une manière de parler du corps sans le montrer, par sa trace "en creux". Au départ, on retrouve la légendaire artiste brésilienne Lygia Clarck et ses "bichos", petites sculptures métalliques manipulables par le spectateur. Elle montrait ainsi que le corps du visiteur fait partie de l’œuvre. A Hasselt, d’autres artistes interpellent le public avec des sons ou des peaux/prothèses montrant que notre corps n’est pas qu’extérieur, "voyeur" de l’art, mais fait partie de celui-ci. Ann Veronica Janssens a exploré ces sensations/illusions. A Hasselt, elle appelle les visiteurs à presser sur leurs globes oculaires pour faire naître des "phosphènes", petites étoiles vantées déjà par Rimbaud. Elle les a même concrétisées sous forme de poussières comme des diamants sur des blocs de ciment. Sensation aussi avec les tiroirs "musiciens" d’Erwin Stache.
"Superbodies" montre que le corps est, en ce XXIe siècle, un enjeu capital, dernier refuge de nos certitudes comme de nos questionnements. Et on voit comment le corps relie les arts : quoi de plus théâtral que l’immense drapeau tournoyant de Lawrence Malstaf ou la belle vidéo d’une foule du metteur en scène Jorge León ?
"Superbodies", Triennale d’art contemporain, mode et design de Hasselt, jusqu’au 27 mai. Dossier dans La Libre Culture du 15 février.
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