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Sciences humaines
Le corps démultiplié
geneviève simon
Mis en ligne le 08/02/2007
entretien
Trois-cents entrées rédigées par quelque deux-cents auteurs : c'est le copieux menu que propose le "Dictionnaire du corps" (PUF, 1 072 pp., env. 34 €), dont la responsabilité éditoriale a été confiée à Michela Marzano. Unique en son genre, l'ouvrage (non illustré) est ambitieux, qui dépasse le cadre médical pour embrasser les différents langages (philosophie, psychanalyse, sociologie, art...) de l'objet complexe qu'est le corps.
Le souci des auteurs "n'était pas l'exhaustivité, mais offrir un dictionnaire capable de donner du sens et des clés d'accès" . Quant au cap poursuivi, il était "de vulgariser, tout en gardant un cap scientifique très haut" . Quelques exemples d'entrées puisés à la seule lettre A : abject, abstinence, accouchement, acteur, acrobate, actionnisme viennois, ADN, addictions, adolescence, affect, alcoolisme, alien, alimentation, allaitement, Alzheimer, ambigüité sexuelle, âme, amour, animal, anorexie, anthropométrie, anthropophagie, architecture, Aristote, Antonin Artaud, artificiel, ascèse, aura, automutilation et avortement .
Quels étaient vos objectifs en vous lançant dans cette entreprise ?
L'idée était de regrouper autour de moi un certain nombre de personnes qui travaillaient déjà sur le corps, et de les fédérer autour d'un projet unique : la tentative de regarder le corps comme un prisme pour lire la société d'aujourd'hui, et un certain nombre de malaises qui la caractérisent. Notre but n'était pas d'arriver à un dictionnaire anatomique, mais de choisir les entrées les plus marquantes pour permettre à tous de reconstruire son propre chemin, quel qu'il soit.
Dopage, sida, greffes, torture... Les sujets d'actualité ne manquent pas...
Le corps est ce qui nous caractérise en tant qu'être humain, ce qui nous renvoie à notre finitude. C'est aussi par lui que nous rencontrons les autres. D'un point de vue philosophique, le corps est intéressant parce qu'il permet d'ancrer la philosophie dans la réalité d'aujourd'hui. Et il évolue au fil du temps, de même que ses symptômes, ses malaises. Les addictions (anorexie, boulimie, stupéfiants, dopage, images porno, images Internet...) caractérisent notre société, qui est une société du gavage, où on n'a presque plus la possibilité d'avoir accès à son propre désir vu que les besoins sont immédiatement satisfaits. Quand Freud a commencé à travailler son concept de psychanalyse, les gens en souffrance auxquels il était confronté étaient surtout des femmes présentant des paralysies, des aveuglements qui n'avaient pas d'origine organique mais étaient liés à une souffrance psychique profonde : l'impossibilité de satisfaire leurs désirs. A cette époque, la femme était confrontée à un choix impossible : devenir mère ou pute. Face à ce choix impossible, la solution fut pour certaines le symptôme hystérique et un refoulement des pulsions. Les époques changent, les symptômes aussi.
Le corps est un objet particulier et ambigu car il pose la question de la mise à distance. Comment avez-vous surmonté cette "difficulté" ?
La difficulté du corps est son statut. Le corps est ce que chaque individu a, et conduit au paradoxe de l'être et de l'avoir : chaque personne est son corps tout en l'ayant, et a son corps tout en l'étant. On ne peut en parler comme d'un objet comme les autres. D'ailleurs, le corps, je ne peux en disposer librement, parce que dès que je fais quelque chose à mon corps, je le fais à moi-même. Dans la mise en écriture du corps, il fallait avoir en tête cette dynamique qui caractérise le corps, le corps ne pouvant être uniquement un objet mais ne pouvant pas non plus être identifié complètement à la personne. C'est par le corps qu'on écrit, et en même temps, c'est autre chose que le corps qui fait que je peux écrire sur le corps. Cette dynamique continue fait du corps un objet unique.
Pourquoi aujourd'hui, plus qu'hier, le corps est-il un thème si essentiel ?
Je considère qu'il est essentiel dans le sens où il existe un véritable culte du corps, mais peu de gens se rendent compte que le corps dont on parle est un corps idéal. L'image du corps est proposée comme un aboutissement auquel chacun peut parvenir, alors que, comme idéal, il est inatteignable. Nous avons aussi eu envie de montrer qu'aujourd'hui on n'est pas sorti de ce qui a toujours caractérisé l'histoire de la pensée : un dualisme entre l'âme et le corps. Cette opposition a eu pour conséquence que, pour beaucoup de philosophes et d'intellectuels, ce qui comptait le plus était l'âme, la pensée, la réflexion, le corps étant perçu comme un obstacle - d'un point de vue idéologique et éthique - pour arriver à la connaissance et à la vertu. Mais la pensée n'est pas statique, il y a eu une évolution. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la révolution phénoménologique a voulu résorber ce dualisme pour arriver à considérer le corps, comme le dit Merleau-Ponty, comme une doublure extérieure de l'âme. Hélas, on connait encore aujourd'hui une forme de dualisme, même s'il a pris une forme différente : il oppose volonté et matérialité. Le corps est devenu un objet de contrôle. Par un effort de volonté (régime alimentaire, sport, soins, chirurgie esthétique), on arrive à contrôler une matérialité qui a tendance à nous échapper. Alors on devient digne d'intérêt, d'un jugement esthétique positif mais aussi d'un jugement moral positif : quelqu'un qui est capable de contrôler son corps est perçu comme capable de contrôler sa vie, donc fiable. Le contrôle du corps devient un contrôle de soi-même.
L'art n'est pas en reste dans ce "Dictionnaire", avec des entrées sur Bacon, Artaud, Pasolini, Cronenberg, Picasso, Fellini, Sade...
Ce sont des choix importants, dans le sens où il n'y en a pas eu énormément, mais certains artistes ont mis le corps, et parfois leur corps, au centre de leur production artistique. Un "Dictionnaire du corps" qui n'aurait pas pris en compte Bacon, qui a essayé de transformer en peinture et en art sa relation particulière avec son propre corps, aurait été un dictionnaire incomplet. Pareil avec Artaud qui tente, par son théâtre, un nouveau langage pour le corps. Au cinéma, Fellini, par ses corps monstrueux, a essayé de montrer l'ambivalence qu'il y a en chacun de nous, la peur de l'étranger, de l'intrus, de la différence. Ces corps nous renvoient à nous-mêmes et à l'autre. On ne pouvait les ignorer.
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