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Archéologie et ethnologie
Le dernier mystère de l'île de Pâques
guy duplat
Mis en ligne le 06/11/2008
dossier
L’ile de Pâques fascine. Ce petit ilot, seul au milieu du Pacifique sud, à 4 000 km de toute terre habitée, n’a que 167 km 2 , à peine plus que la région bruxelloise. Et pourtant, on y découvrit des centaines de gigantesques statues (les moai ) d’une dizaine de mètres de haut, près d’autels de pierre (les ahu ). Elles ont enflammé les esprits dans les années 60. Une littérature délirante et parapsychologique (comme "Fantastique ile de Pâques" de Francis Mazière) se demandait si ce n’était pas un magnétisme anormal qui avait permis l’érection et le transport miraculeux de ces statues de plusieurs tonnes sur une ile quasi déserte. D’autres, y voyaient même la trace des extraterrestres.
Bien sûr, la science a permis de lever tous ces mystères. Le peuplement de l’ile est intervenu au XIe siècle, avec des esquifs de Polynésiens, sans doute chassés de leurs terres à cause du surpeuplement. Ils ont abordé l’ile par hasard et l’ont peuplée. Les analyses génétiques ont montré qu’il n’y avait eu qu’un seul peuplement.
Il y eut sans doute jusqu’à 40 000 habitants sur l’ile. Et il n’y a aucun mystère à ses statues sculptées dans le tuf du volcan. Elles reprennent - en bien plus grand, il est vrai- une tradition de statues d’ancêtres qu’on retrouve sur toutes les iles du Pacifique. Et les Pascuans ont profité de la faible densité du tuf pour sculpter ces énormes statues et leurs drôles de chapeaux de pierre (les pukao). Avec des rondins de bois et une poignée d’hommes, on pouvait bouger ces statues de plusieurs km par jour. On a fait le test et on a montré qu’avec 40 personnes et ces troncs d’arbres, on a pu déménager une statue de plusieurs tonnes, de 2 à 3 kms en un jour.
La découverte de l’ile par le Hollandais Roggeven en 1722 fut fortuite. Mais l’ile ne présentait aucun intérêt économique et les explorateurs qui l’ont ensuite abordée, ne l’ont jamais colonisée jusqu’en 1848 quand elle fut annexée par le Chili.
Les maladies infectieuses importées et les rafles d’habitants pour en faire des esclaves ont décimé la population qui ne comptait plus que 111 habitants en 1870.
Aujourd’hui, l’ile a retrouvé une prospérité nouvelle, axée uniquement sur le tourisme; les 4 000 habitants (dont 2 500 d’origine polynésienne) profitent de l’arrivage journalier d’un gros porteur débarquant 300 à 400 touristes. Les Pascuans sont, sans doute, les plus riches des Chiliens.
Mais dans cette belle histoire, il restait un mystère : pourquoi des centaines de statues d’ancêtres (les moai), ont-elles été abattues et se sont retrouvées au sol (celles qu’on voit debout aujourd’hui, ont été redressées pour les besoins du tourisme) ? Pourquoi la carrière dans le volcan, là où on sculptait les statues, a-t-elle brusquement été abandonnée, laissant des dizaines de statues géantes en l’état, souvent inachevées ?
Le résultat de longues fouilles, menées sur place pendant huit ans par une équipe belge du musée d’art et d’histoire menée par le professeur Nicolas Cauwe, a permis de revoir toutes les hypothèses en cours et d’en formuler d’autres, sensationnelles. Ces résultats ont été dévoilés d’abord, au début de cette année, à l’occasion de l’exposition sur l’ile de Pâques au musée de Malgré-Tout à Treignes. Elles ont été officiellement présentées il y a quelques jours, à l’occasion de la réouverture des salles du musée du Cinquantenaire, consacrées à l’Océanie et à l’ile de Pâques.
La théorie "classique" semblait pourtant bien étayée. L’ile de Pâques a connu au début du XVIIesiècle, une crise écologique sans précédent, perdant en quelques générations l’ensemble de son domaine forestier. Sans arbres, plus d’artisans du bois, plus de transports possibles des statues sur des rondins, etc. La crise écologique et la déforestation entrainèrent une guerre interethnique implacable qui a amené les divers clans à détruire les statues des ancêtres de leurs rivaux. On a même trouvé trace d’une guerre entre "longues oreilles "et "courtes oreilles" dans les récits du Pascuan Juan Tepano, un des derniers Pascuan, qui dans les années 20, raconta l’histoire de son peuple aux ethnologues. Il racontait que les vieux de son enfance lui décrivaient "les fracas des statues écroulées".
Dans un livre récent et excellent, Jared Diamond évoque la chute des civilisations et prend l’exemple du destin malheureux de l’ile de Pâques pour décrire l’effondrement possible des civilisations.
Mais aussi "belle" que parait cette thèse, elle est infirmée par les fouilles menées par l’équipe belge. Certes, plusieurs éléments restent vrais. Il y eut bien une "catastrophe" écologique, mais elle fut lente et se fit sans un saut critique et sans crise. Le déboisement permit d’augmenter en échange les zones d’agriculture et aucun signe de disette n’a été décelé. Certes, la fin des arbres a aussi signifié l’arrêt des grandes sculptures. Mais pour le reste, les indications des fouilles mettent à mal l’idée de guerres interethniques.
Nicolas Cauwe et son équipe ont ainsi remarqué que les statues couchées (les moai) l’étaient consciencieusement, délicatement. Elles sont bien rangées, à côté des autels, faces contre terre, déposées sur des lits de pierres, sans endommager leurs faces et leurs nez. Loin d’avoir été abattues, il s’agit d’un enterrement rituel de ces statues.
Quant aux statues laissées sur les flancs du volcan, elles sont plus gigantesques encore qu’on ne le croyait, car elles sont aux trois-quarts, enfouies dans le sol. Elles sont par essence intransportables et n’ont jamais été sculptées pour bouger de leur place. Il est donc faux de croire qu’elles ont été abandonnées précipitamment avant d’avoir pu être déplacées sur les autels.
De plus, il y a une rupture iconographique énorme entre les statues couchées avec leurs chapeaux de pierre, et celles sculptées sur les flancs du volcan Rano Raraku. Les premières ont les yeux ouverts (elles avaient même des yeux incrustés en pierre) et sont coiffées d’un chapeau. Les statues du volcan par contre, ont une sorte de casquette et surtout, ont les yeux fermés. "Ces statues étaient destinées, explique Nicolas Cauwe, à transformer le volcan lui-même en un lieu de culte et ne devaient nullement être déplacées. C’était d’ailleurs impossible. Il s’agit d’une humanisation des falaises plus que d’un désir de tailler des statues détachables et transportables. L’enfouissement volontaire des géants dressés dans et à l’entour du volcan, achève de convaincre du désir de les laisser sur leur lieu de fabrication."
Au même moment où les grandes statues des ancêtres sont couchées ou au contraire, sculptées pour rester sur les flancs du volcan, apparaissent des représentations d’un dieu, Makemake, sous la forme d’un visage vu de face ou sous la forme de l’Homme-oiseau. Ce dieu n’est représenté que par ses seuls yeux, démultipliés comme des ondes.
L’hypothèse avancée par Nicolas Cauwe et son équipe est alors la suivante : il fallait à un moment, mettre de côté les ancêtres et céder la place aux dieux. Les statues des ancêtres ont été ensevelies délicatement, faces contre terre, pour ne plus voir les hommes. Et les 300 statues colossales des flancs du volcan, avec leurs yeux fermés et de longues oreilles, étaient un ultime hommage aux ancêtres. A leur place, venait Makemake, avec ses yeux grands ouverts et ses petites oreilles. Le récit de Juan Tepano, sans doute brodé par lui-même, fait alors référence à ce changement culturel et religieux plus qu’à une guerre proprement dite qui n’a sans doute jamais eu lieu.
Et pourquoi les Pascuans auraient-ils abandonné le culte de leurs ancêtres pour se tourner vers le dieu Makemake ? Sans doute, la dégradation de l’environnement et la crise écologique ont-elles effectivement rendu la vie plus difficile. Le culte des ancêtres devenait contre-productif, car l’ancêtre n’aidait que sa famille et pas la population dans son ensemble. Alors que Makemake, comme tous les dieux, transcende les lignages pour imposer sa volonté à tous. "Si une gestion globale de l’ile, poursuit Nicolas Cauwe, fut à un moment donné nécessaire, les ancêtres ne pouvaient pas y répondre, alors que les dieux étaient aptes à y parvenir."
Il y eut donc, autour du XVIIesiècle, un changement profond des traditions religieuses sur l’ile dont l’abattage des statues est un signe. "Il s’agissait ni plus ni moins de se débarrasser du pouvoir des ancêtres en en réduisant la puissance."
Les fouilles archéologiques de l’ile sont relativement récentes. C’est l’explorateur Thor Heyerdhal qui les entama en 1955.
Et aujourd’hui, l’é -
quipe de Nocolas Cauwe et Dirk Huyge est devenue, par la force des choses, une équipe de pointe sur cette toute petite ile.
Nicolas Cauwe vient d’ailleurs de repartir pour l’ile de Pâques, continuer ses fouilles ménées grâce à la politique scientifique belge.
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