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Photographie | Exposition
Tous les regrets du monde
Jean-Marc Bodson
Mis en ligne le 03/02/2010
Ils découpent le monde en couleur ou en noir et blanc, dans la largeur ou la hauteur, dans des formats panoramiques ou carrés, mais ils partagent une volonté de cadrage très marquée. Pas ce cadrage d’un regard flottant prêt à recevoir les œillades du réel au gré des rencontres, mais celui du regard du géomètre tel que le réclamait Cartier-Bresson.
Pour le reste, les quatre photographes présentés au musée de la Photographie de Charleroi, tous si différents, n’ont en commun que la mélancolie que leurs expositions distillent d’abondance.
Sentiment d’une certaine évidence, lorsqu’il s’agit du travail en panoramique couleur de Jens Olof Lasthein à propos des pays situés entre la mer Noire et la mer Blanche ( White Sea Black Sea ). D’un parcours de plus de vingt ans dans ce gigantesque territoire aux confins de l’ex-URSS, le Suédois a, en effet, retenu la tristesse du no man’s land. Si ce qu’il nous montre semble souvent absurde, c’est parce qu’après septante années de joug soviétique, ces bouts de Russie, de Roumanie, de Lithuanie et de Biélorussie se sont retrouvés du jour au lendemain dans l’improvisation et le bricolage élevés au rang de système. Ce à quoi il faut ajouter vingt ans d’une lente dégradation de ce qui n’était déjà pas très rutilant du temps des Ceausescu et consorts. En ville, l’anarchie visuelle des paysages semi-industriels à la façon des faubourgs de Charleroi l’emporte. A la campagne, c’est plutôt la désuétude qui prévaut, d’où un surcroit de spleen dans ces larges cadrages cinématographiques. La technique du photographe est d’ailleurs au diapason de ce qu’il nous montre. Le grain est très apparent (une impression qu’on avait quelque peu oubliée depuis l’avènement du numérique de haut niveau), les déformations optiques assumées certes, mais très marquées et le flou dû au manque de profondeur de champs flagrant. Ce qui donne une trentaine de grands formats en phase par leur technique avec cet entre-deux des pays décrits.
Avec Courants/Contre-courants le Canadien Serge Clément explore quant à lui l’univers urbain occidental. Ici, c’est une impression de violence qui prédomine. Les images aux noirs et blancs très contrastés fixent les traces de la densité des métropoles. Traces d’une humanité pourtant plutôt absente dans les images elles-mêmes, si ce n’est en ombre, en reflet ou en figures fantomatiques. Pour le photographe lancé en ville comme une boule dans un flipper, pas de quoi se faire le chantre d’une modernité triomphante. Présentées en séries denses, soit au mur les unes contre les autres, soit en livres de très grand format, les photographies évoquent plutôt un monde usé et finissant. Travail plastique sombre et éblouissant sur la perte de sens des signes et sur la fin de l’utopie urbanistique de la modernité. Que ce soit en exposition ou en livre, l’auteur ne nous laisse pas de place pour reprendre souffle. Manifestement, la ville n’est plus le lieu du bol d’air, mais celui de l’apnée. D’où ce vocabulaire très postmoderne des images de Clément.
Précisément, une salle plus loin, le musée présente une petite rétrospective de Tjienke Dagnelie où l’on retrouve, dans un parcours artistique de près de quarante ans, une déclinaison de styles empreints des époques successives de sa vie. Dans les rues de Bruxelles de l’immédiat après-guerre, la photographe d’origine hollandaise capte avec un réalisme folklorisant l’exact contraire de ce que Clément perçoit dans les villes d’aujourd’hui. A savoir, la vie joyeuse des marchés et des scènes populaires, le bonheur de la paix retrouvée. Trois décennies plus tard, elle prendra distance avec le cliché humaniste en tirant la photographie vers l’abstraction. Une manière d’échapper au monde changeant en évitant les regrets. Ce qui n’est absolument pas le cas du jeune Olivier Cornil (voir “La Libre Culture”) présenté à la Galerie du Soir. En six photographies carrées aux couleurs éteintes, ce photographe de la nouvelle génération affronte crânement le monde (en l’occurrence ici la Chine) sans beaucoup d’indulgence pour ce qu’il est devenu. Où l’on sent aussi tous les regrets de ce qu’il aurait pu être.
Charleroi, musée de la Photographie, avenue Paul Pastur, 11. Jusqu’au 16 mai, du mardi au dimanche, de 10 à 18h. Info : www.museephoto.be
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