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exposition

L’art balle au pied au BPS 22

Roger Pierre Turine

Mis en ligne le 18/03/2010

Ça chante, ça hurle, ça shoote : fête du foot et des arts contemporains. “One Shot” et buts ! Pas besoin d’être fan. Art et sport cul et chemise, c’est la vie qui transpire. Réflexion, mise en abyme : le foot au quotidien. Images, sons, couleurs : du jeu plein la tête.

Passionné de ballon rond depuis l’enfance, supporter des Zèbres et ardent du Mambour, Pierre-Olivier Rollin se souvient cette fois qu’il a plus d’une flèche à son arc, les utilise de pair, assouvit un désir longtemps retenu, tout en ne s’écartant point du credo qui l’a installé en pape sympathique et lucide des arts contemporains. La tête et les jambes. Ni dérive, ni populisme. Ni folklore, ni histoire. La mise en équation d’une réalité sociale devenue, en quelques années, fait de société qui engage la planète entière, du continent noir au continent jaune, Bleus, Lions indomptables, Mauve et blanc, tous mêlés dans une même fièvre de buts.

Ça démarre fort, dès l’entrée de tribunes faites de gros poufs colorés, d’où vous suivrez votre match, l’œil rivé vers des images qui tournoient, vous content dribbles et fautes, rages et passions, tirs au but, bras en liesse ou regards perdus. Reine des arts actuels, la vidéo est omniprésente. Règle la note, marque ses points au rythme désarmant et magique de flous, de rythmes fous, d’emballements subits, d’arrêts sur image, de tirs tendus et de cette solitude inaltérable du gardien de but à l’instant du pénalty. La joie, la lutte, la guerre. De la prière populaire au drame qui l’est tout autant. De la sainte messe sportive d’un XXIe siècle en quête de valeurs refuges, transfuges, illusoires à la foi des charbonniers d’un monde qui vacille sur ses bases !

Douglas Gordon et Philippe Parreno, Ingeborg Lüscher, Claude Closky, Helmuth Costard, Massimo Furlan, Runo Lagomarsino : datées les unes du dernier quart de siècle, les autres d’hier à peine, ces vidéos évoquent un seul et même phénomène : le foot. Le ballon rond devenu, en cinquante ans d’escalade échevelée, l’affaire du siècle. Tous, et même toutes de nos jours, s’y rivent, scotchés : politiques, économistes, sociologues, capitalistes et miséreux, bourgeoises et midinettes, monsieur tout le monde et magnats de clubs armoriés. Zidane en gros plan, enfant de la balle érigé en prophète d’une France en quête d’identité. Zidane, sueur au front dans une foule en délire quand retentit le coup de sifflet de l’arbitre qu’elle siffle à mort pour un rien. Le foot, joute moderne. Vingt-deux joueurs dans une arène. Gare aux vaincus ! Un match France-Brésil sur des airs de samba : le 10 du roi Pelé. Poussées d’adrénaline.

L’image peut-elle rendre la force d’impact d’une foule en état de sauvagerie, pour qui plus rien n’existe d’autre que "vaincre ou mourir". Et pour qui et pour quoi ? Pour un fric, devenu indécent, côté joueurs. Pour du fric sans scrupule, moteur social et marchandage mafieux, pour d’autres. Pour ce fric érigé en valeur planétaire Au bénéfice de quelques-uns seulement. Du plus loin qu’il nous en souvienne, nous aimons pourtant, nous aussi, ce jeu de balle qui fait voir des mirages, honteusement grossis avec le temps. Nous avions dix ou douze ans, supporter d’un White Star qu’animait Cabiche Straetmans, rouquin virevoltant et vedette adulée mais tranquille de foules pas encore déchainées.

Comment, critique d’art, rechignerions-nous, un demi-siècle plus tard, devant une bonne bolée de foot aussi bien orchestrée par un commissaire aux ballons qui sait - pour aimer la balle - de quoi il retourne quand un monde s’emballe !

Depuis le Mondial gagné par la France, les artistes sont de plus en plus concernés par ces mouvements de foules. Bien sûr, il y a eu les ainés, du Douanier Rousseau à Nicolas de Staël. Mais, depuis vingt ans, l’art a redéfini ses priorités, s’est installé au cœur de la société, témoigne d’une actualité pressante, oppressante, fustige ou constate. Les artistes réunis par Pierre-Olivier Rollin sont de ce tonneau-ci. Nouveau cru et mises en abyme. Ils nous aident à voir, à saisir, à comprendre, à réagir balle au pied s’il le faut.

Avec son catalogue façon album Panini, ses images d’œuvres d’art à coller dans un carnet du supporter, l’exposition joue le jeu à fond, mais sans dériver, sans tomber, jamais, dans le touche-à-tout. L’art et le sport côte à côte avec leurs codes respectifs, leurs us et coutumes, leurs slogans parfois loin d’être parallèles. Ainsi, quand le collectif "Democracia", Ivan Lopez et Pablo Espana crée, en 2009, "Ne vous laissez pas consoler", une installation qui, reprenant les atouts d’un merchandising d’avant match des Girondins de Bordeaux, confie des brulots aux maillots, écharpes et fanions : "La vérité est toujours révolutionnaire" ou "Le principal champ de bataille, c’est l’esprit de l’ennemi". Dans cette expo, il y a l’art qui ouvre les yeux, distille ses humeurs.

Il y a la beauté du geste, la touche esthétique et la rentrée de touche à fond la caisse. Il y a le dribble savoureux et le tir imparable. La poignée de mains et le coup bas. Sourire et carton rouge. Et ça cogne, parce que le foot n’est pas un jeu pour demoiselles. Virilité et fébrilité s’y croisent Photos de Joseph Chatelain dédiées au "Peuple du Mambour" (1988-1989); mélancolies sur papier napperon de Maria Zgraggen : "Népstadion", 2005 ; équipes - "Allez les Diables !" - filmées en gros plan au moment des hymnes nationaux par Roderick Buchanan, 2005. Et même l’image d’un match amateur à Gosselies en 1984, photo touchante d’Andreas Gursky. Il y a aussi douze portraits de face de gloires au sortir d’un match, de Ronaldo à Drogba, signées Mathias Braschler et Monika Fischer (2005-2006).

Des ballons partout, sur les murs, au sol, au plafond, les grandes folies chromatiques de Jean-Luc Moerman convergeant vers cette fête de la folie, du sacre, des réflexions à bout portant. Walter Swennen, Mounir Fatmi, Raoul De Keyzer. Jeux et rituels, ballons d’or et ballons cousus de serviettes hygiéniques, "White Line" de Laurent Mareschal côtés juif ou palestinien. Au doux livre de Laurent Dandoy, ailier gauche et souvenirs d’enfance, répondent les masques de Kendell Geers, les escarpins cloutés de Freddy Contreras. Et aux "Pépites d’or" de Pascale Marthine Tayou, le but ouvragé façon Renaissance d’un Wim Delvoye entre "Panem et circenses" (1989). Foot des heures de joie et foot qui pleure en terre dévastée, le banc de Patrick Everaert et le sacro saint mot "Football" selon Jean-Pierre Ransonnet. "Allez, allez, allez, allez !" Are you the Champions ? Pas une minute à perdre, la partie a commencé !

Charleroi, BPS 22, Site de l’Université du Travail, 22 boulevard Solvay. Jusqu’au 11 juillet, du mercredi au dimanche de 12 à 18h. Infos : 071.27.29.71 et www.bps22.hainaut.be

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