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Culture | Liban (1/3)

Liban : l’art au service de la mémoire

Guy Duplat

Mis en ligne le 21/04/2010

La guerre civile a fait 200 000 morts et disparus, mais rien n’est fait pour que la mémoire demeure. Les artistes se battent pour qu’on n’oublie jamais.
Envoyé spécial au Liban

Pour la majorité des Libanais, l’autobus - "Bosta" en arabe - reste le symbole du déclenchement de la guerre civile quand, en avril 1975, un groupe de phalangistes (milices chrétiennes) attaquait un car rempli de travailleurs palestiniens. Les affrontements entre Kataebs (milices chrétiennes) et palestiniennes avec leurs alliés locaux allaient dégénérer dans de féroces combats de rue chrétiens-musulmans et en une guerre civile qui dura quinze ans, ne se terminant qu’en 1990 par les Accords de Taëf.

La guerre avait fait 200 000 morts et disparus. Beyrouth était coupée en deux, saignée en son centre où des snipers des deux camps tiraient sur tout ce qui bougeait.

Ce 13 avril, on commémorait le 35e anniversaire de début du cataclysme. Mais pas de jour de congé, pas de séance dans les écoles pour expliquer aux enfants les causes du drame. Car les cours d’histoire se sont arrêtés à l’indépendance libanaise en 1943. Depuis lors, aucune histoire commune du Liban n’est possible. Chaque groupe, religion, clan a son histoire qui ne correspond pas nécessairement à celle des autres. Il n’y a pas eu de travail de mémoire, pas de travail de justice. Souvent les mêmes qui se sont combattus se retrouvent côte à côte.

Ce jour-là pourtant, des enfants de 60 écoles de tout le pays, de toutes confessions (druzes, maronites, sunnites, chiites, grecs orthodoxes, etc.) réalisaient une chaine humaine sur la ligne de front, entre la place des Martyrs et le musée national. Depuis 1990, on a reconstruit le centre-ville à la vitesse de l’éclair, sans beaucoup de qualité architecturale.

Les élèves plantaient des fleurs, repeignaient les murs et les bordures des trottoirs en jaune fluo. Eux, se battent pour qu’on n’oublie rien.

Le même jour, un match de foot symbolique opposait onze ministres à onze parlementaires, tous unis dans un même sport. Oui, mais devant un stade vide pour raison de sécurité !

Sur la place des Martyrs, se dresse une ruine étrange un Ovni de béton. Un ancien cinéma appelé "Le Dôme" dont il ne reste que la carcasse et la salle en forme d’œuf. C’est là qu’un groupe d’artistes libanais "The feel collective" propose une expo sur le thème de la guerre. Ils posent la question : "Pourquoi n’y a-t-il pas au Liban de mémorial pour rendre hommage aux morts ? La guerre ne sera vraiment terminée , explique Alfred Tarazi du collectif, que le jour où l’Etat décidera de faire un monument pour dire : Plus jamais ça." En arabe, le mot "Feel" veut dire éléphant, un animal réputé pour sa mémoire.

Son œuvre se déploie sur tous les murs intérieurs de l’ancien cinéma : "Il y a une trame de 200 000 carrés sur fond blancs, comme le nombre de morts et disparus. Les gens peuvent écrire au marqueur noir le nom de leurs morts et de leurs assassins s’ils le désirent. Sur ce fond, nous avons mis en scène des reproductions géantes des photos les plus connues de la guerre : le bus tiraillé, l’enfant qui pleure, la veuve effondrée, la femme voilée avec sa Kalachnikov, etc." A l’étage, dans l’ancienne salle de cinéma, on peut encore s’assoir sur les bancs de béton et une vidéo est projetée avec une musique lancinante de guerre. On y voit un lent coucher de soleil et la plage se peupler petit à petit de fantômes noirs. Au milieu de l’eau, "Le Dôme" surgit, devenu le mémorial des disparus. " Nous voudrions que ce cinéma devienne le mémorial ", mais la société Solidère de Rafic Hariri a acheté le terrain et tout indique que le cinéma sera rasé comme le reste pour y construire des tours et des magasins chics.

Dans le même "Dôme", sont exposées 700 grandes photos de disparus, côte à côte, confessions mélangées : Stavro, Ali, Alfred Des vies qui se sont volatilisées quand souvent, ils n’avaient pas 20 ans. C’est l’association "Umam" qui organise cette expo itinérante dans tout le Liban. A chaque étape, des familles peuvent signaler un disparu et donner sa photo et son nom. Dans les entrailles du bunker troué d’impacts de balles, les visiteurs défilent silencieusement devant ces disparus.

"Umam" est une ONG créée par Lokman Slim et Monika Borgmann en 2004 et aidée par plusieurs fondations européennes. Marie-Claude Souaid y gère plusieurs projets : " Ne vous faites pas d’illusion. Seuls 4 % des Libanais sont intéressés par ces questions de la mémoire, portées surtout par les jeunes et par les artistes, dit-elle. Ils savent que les familles des disparus ne font pas le deuil tant que la mémoire n’est pas assurée. Notre but est d’abord de collecter des archives aujourd’hui éparses dans les universités, les communautés ou les groupes politiques. Il n’y a pas d’archives citoyennes sur la guerre que les gens pourraient consulter. Nous procédons aussi à de nombreux archivages de témoignages oraux, on collecte la littérature grise sur la guerre (tracts, affiches). Nous organisons des expos d’artistes ou commandons des films."

L’excellent photographe hollandais Jeroen Kramer qui a couvert la guerre en Irak et au Liban et vit à Beyrouth, vient de présenter à "Umam", une sélection de ses photos de guerre mêlées avec des photos de vie ordinaire dans ses pays ("Room 103"). "Umam" a fait sensation, par exemple, avec le film "Massacres" où des combattants chiites Amal (visages floutés) racontaient leur attaque du cap palestinien de Chatila. Un film interdit en salle.

Un des objectifs d’"Umam" est de faire ouvrir les fosses communes et de faire analyser les ADN pour retrouver les disparus. "Mais les fosses communes sont dans des cimetières religieux qui sont de la juridiction exclusive des autorités religieuses et l’Etat ne peut intervenir ! Je travaille aussi sur le long terme, en anthropologue. J’interroge depuis des mois un ancien prisonnier politique en l’assurant que son nom ne sera pas divulgué."

Le quartier sud de Beyrouth où se trouve "Umam", fut bombardé par Israël durant l’été 2006. Une bombe est tombée juste à côté du centre. "Tout est aussi numérisé et les serveurs sont loin, y compris dans un autre pays." On n’est jamais assez prudent.

Marie-Claude Souaid lance une piste pour expliquer l’efflorescence des artistes libanais en arts plastiques et théâtre : " J’ai été prof pendant la guerre et j’ai vu comment la langue était alors un marqueur de clans se perdait. Car les gens choisissaient des prénoms et une langue neutres pour éviter d’être repérés sur les barricades. Et ils se sont tournés vers d’autres formes d’art. "

Prochain article : Hyam Yared, une écrivaine poétique et enragée.

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