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Art | Exposition
Les fulgurances plastiques de Jean-Michel Basquiat
Roger Pierre Turine
Mis en ligne le 08/07/2010
Je commence un tableau et je l’achève. Je ne pense pas à l’art pendant que je travaille, j’essaie de penser à la vie." Reconnu tôt comme un enfant doué et, pour cela, mis dans les meilleurs écoles de New-York, où il était né en 1960 d’un père venu de Port-au-Prince, en Haïti, et d’une mère portoricaine, Jean-Michel Basquiat, si l’on en croit son père Gérard, a toujours été un enfant brillant, d’une intelligence rare, qui n’a cessé de dessiner et de peindre.
A 17 ans, alors que sa famille avait émigré à Porto-Rico, il commença à faire parler de lui sous le nom de Samo, un personnage artistique qui vendait aux gens une religion fictive. Amateur des boites de nuit à la mode à Downtown, l’enfant terrible et brillant se positionna, dès le début des années 80, à la faveur d’expositions réunissant du beau monde autour de lui, de Keith Haring à Robert Mapplethorpe. Les meilleurs galeristes le pressent déjà et, en 1982, Rudi Fuchs l’invita à la Documenta 7 à Kassel. Suivit une exposition à la Biennale du Whitney Museum, aux côtés de Haring et de Cindy Sherman. Il a 22 ans et Ernst Beyeler l’invite en sa galerie.
La roue tourne vite et bien et un nouveau projet l’interpelle qui l’associe, à l’initiative d’un autre marchand suisse, Bruno Bischofberger, à Andy Warhol et à Francesco Clemente. Le succès est plus que jamais au rendez-vous. Les musées européens se pressent à leur tour au portillon. Il est devenu riche, n’en a cure, brule d’impatience de vivre. Mais l’enfant terrible continue à flamber sans pouvoir s’arrêter et le 12 août 1988, on le retrouve mort dans son loft new-yorkais. Le rapport d’autopsie conclut à une "intoxication aigüe par différentes drogues" ayant provoqué le décès. L’artiste Fab 5 Freddy écrit : "Jean-Michel a vécu comme brule une flamme, répandant une véritable clarté. La flamme s’est éteinte, mais la chaleur demeure sous les braises."
Le magnifique et complet catalogue de la rétrospective présentée à la Fondation Beyeler, avant de rejoindre cet automne le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, bénéficie de textes remarquables et vivants de Glenn O’Brien qui fut un complice de Jean-Michel Basquiat et sut et sait toujours reconnaitre, en ce petit génie de Soho et autres lieux branchés, un artiste hors normes, essentiellement brulé par le souci de peindre et de dessiner sans relâche. Parce que peindre, c’était une façon pour lui de se rapprocher de ces magies qui nimbent un homme en bonne entente avec ses dieux et ses mythes. Basquiat, dans sa fulgurance et cette manière de peindre sur toile les urgences, qu’à ses débuts insolites il peignait sur les murs des quartiers en vue de New-York, là même où se pressaient les amateurs et les marchands d’art, n’a jamais rien fait d’autre que brosser avec des couleurs brulantes, dans laquelle les ors se mêlaient aux noirs et aux rouges, les effigies et objets peuplant son imaginaire envahi de réminiscences proverbiales.
Pour cette première rétrospective européenne, si importante avec plus de 130 œuvres de ses quelques huit années de travail intense, trois œuvres monumentales agissent, dès l’entrée, en guides d’exception : "The Field next to the other Road" de 1981 et deux toiles de 1982, "Profit I" et "Boy and Dog in a Johnnypoint". Silhouettes squelettiques et masques grimaçants, pictogrammes et mots éclatés, tout Basquiat s’y dresse devant vous, percutant, critique, engagé socialement et généreusement.
Conscient de sa différence raciale, il s’ingénia à déjouer les emprises racistes en les fustigeant. Parcours artistique et pictural atypique, le petit génie noir est mort comme il a voulu vivre, à bride abattue, dévoré par la drogue et par ses fantasmes, mais debout. Dans le film de Schnabel, on le voit mélancolique et déphasé. "Faux !" nous dit Glenn O’Brien, qui l’a bien connu : "Il était vivant, essentiellement vivant et toujours joyeux !" L’exposition est un régal par sa diversité dans la constance des signes, des couleurs, des effigies, des démons qui vous toisent. Par sa monumentalité, ses anges, ses hallucinations, ses têtes animales, ses yeux exorbités, ses humeurs, ses humours. Par son "Autoportrait" de 1982, une flèche à la main, en noir sur blanc avec un soupçon de jaune et d’ocre. Il y a les peintures sur lattes de bois assemblées, ses hommages aux grands du jazz, Miles Davis et Charlie Parker, mais aussi à un simple joueur d’accordéon, ses toiles partagées avec Andy Warhol. Il y a, fameux, "Riding with Death", de 1988, peinture prémonitoire et ricanante sur laquelle un squelette décomposé chevauche un vague canasson. Une exposition qui se déguste pas à pas, de mèche avec un petit génie chevauchant les orgues de la peinture.
Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen-Basel. Jusqu’au 5 septembre, tous les jours de 10 à 18h; mercredi jusqu’à 20h. Catalogue (Editions Hatje Cantz, 244 pages, 334 illustrations, 68 francs suisses). Infos : 41.61.645.97.00 et www.fondationbeyeler.ch
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