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Les questions de l’art actuel, pour tous
Envoyé spécial à Lille, Guy Duplat
Mis en ligne le 15/11/2011
Lille, depuis qu’elle fut capitale culturelle de l’Europe, a choisi de multiplier les initiatives mêlant l’art le plus actuel à un grand souci pédagogique vers le grand public. Les expositions au Tri postal, en face de la gare Lille-Flandres, en sont le reflet. On y a montré le meilleur de deux grandes collections privées : celles de Saatchi et Pinault. Cette fois, c’est d’une collection publique qu’il s’agit, celle du Cnap, Centre national des arts plastiques, qui achète des œuvres françaises et étrangères depuis 220 ans et qui possède, lit-on, 90 000 œuvres.
Sur les 6 000 m2 et trois étages du Tri postal, "Collector" est un choix parmi les achats des 40 dernières années. Le danger eut été d’en faire une expo hétéroclite. Les commissaires, au contraire, ont choisi de sélectionner les œuvres (de tous genres, incluant le design et la photographie) en fonction de quelques grandes questions que pose l’art d’aujourd’hui. Chaque œuvre en devient surprenante, mais claire. Et s’il le fallait, il y a, comme toujours au Tri postal, une foule de médiateurs jeunes et compétents qui ne demandent qu’à éclairer le visiteur qui ne comprendrait pas le sens d’une œuvre. Dans ces conditions, on n’est pas surpris d’y croiser nombre de jeunes, d’écoles ou de familles avec enfants.
Le rez-de-chaussée explore comment des artistes d’aujourd’hui reprennent des œuvres anciennes, les détournent, les citent. Un art du pastiche et de l’hybridation qui interroge l’idée même d’œuvre, son unicité, voire sa fin. Duchamp avait déjà montré le chemin en pastichant la Joconde. Ici, Jean-Charles de Castelbajac imagine une robe avec la Joconde, Gabriel Orozco a coupé une vieille Citroën DS en deux pour la reconstituer "étroitisée". Les Russes facétieux de Blue Noses recomposent les œuvres constructivistes de Malevitch et Lissitzky, mais le font avec des tranches de charcuterie. Antonio Saura réinterprète à la manière de Picasso un tableau de Picasso et le photographe Edouard Levé montre des portraits d’Eugène Delacroix, Fernand Léger, Yves Klein et André Breton, sauf qu’il s’agit d’homonymes trouvés dans le bottin. Une manière d’interroger nos repères quand on parle d’art !
Le premier étage étudie le rapport entre l’art et la politique. Le titre de cette section est "Dommages collatéraux" car l’art, par nature, a quelque chose à dire sur le monde et sur son désenchantement. A moins que l’artiste ne préfère, comme beaucoup, ne rien voir, ce que Maurizio Cattelan (qui présente actuellement son "ultime", dit-il, expo, au Guggenheim de New York avant d’arrêter) exprime à sa manière par une autruche empaillée se mettant la tête dans le sol. La critique de la société de consommation est au centre de la réflexion, depuis le fauteuil en peluches recyclées des frères Campana, jusqu’à l’épatant "Logorama", le film d’animation de 15 minutes du collectif H5, primé plusieurs fois, et qui raconte une prise d’otages à Los Angeles se terminant en un Armageddon dans un monde où tout n’est plus que marques et logos, y compris les personnages. L’ironie et l’humour sont partie prenante de cette critique comme le font les Allemands de Stiletto Studios en transformant un caddy de grands magasins en chaise à roulettes pour vieillard.
Mais la critique peut être plus directement politique quand les Russes d’AES photographient une statue de la liberté portant la Burqa ou que le Chinois Wang Du construit une énorme parade militaire chinoise ou que Kader Attia recycle des vieux frigos pour en faire une ville irréelle de buildings. Des artistes interrogent aussi notre consommation médiatique en montrant que le flot d’images qui nous arrive ne dit pas tout (Sophie Ristelhueber, par exemple). Alors l’artiste peut nous dire, comme Claire Fontaine : " We are with you in the night " tandis que dans la pénombre un vautour de Jimmie Durham nous nargue.
Au second étage, la question change radicalement. Au trop plein d’images, succède le vide, la question du temps, de la mort inéluctable. Ces artistes reprennent à leur manière la tradition du mémento mori comme la grande installation de Saâdane Afif où une mosaïque au plafond se reflète dans des boules sous forme de têtes de mort. Ou quand Roman Opalka, qui vient de mourir, explore sans fin le temps qui passe, par des séries de nombres se diluant à l’infini vers le blanc pur. Ou quand Pierre Ardouvin exprime la mélancolie avec une auto tamponneuse immobile sous des loupiotes bleues tandis qu’on entend " Love me tender " et qu’on voit au mur, la phrase : "Chacun est une déception totale." Et le parcours se conclut par mille boules de verre rouge que James Lee Byars assemblait en un mandala méditatif.
Savoir Plus
"Collector" au Tri postal à Lille jusqu’au 1er janvier de 10 à 19h. Fermé lundi et mardi.
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