Arts et Expos

On est emporté à même l'entrée d'un ensemble qui, sur deux étages, déploie des attraits sans cesse recommencés. Un peu comme si le travail, souvent sériel, de Kikie Crêvecoeur, première lauréate en 1989 du Prix de la Gravure et de l'Image imprimée de la Communauté française, conviait spontanément le spectateur au déroulement d'un film sans temps morts, du début à la fin de son histoire. Une histoire étalée sur vingt ans, des premières gravures sur gommes et de "La boxe" aux monumentales "Bribes et échappées" sur lino de 2006.

Fanfare

Le parcours démarre, nous le disions, en fanfare, et s'il bouscule d'emblée toute chronologie trop réductrice, c'est en nous offrant un ensemble de 16 gravures sur gommes de la série de 1991, "Quelque part, perdu dans la forêt". Il s'agit d'une vaste fresque, dans laquelle tout se détaille de près mais où tout aussi s'inscrit en vous comme une longue et puissante mélopée qui aurait la nature pour ordonnatrice fétiche de tous nos élans. Dès le début de sa carrière, Kikie Crêvecoeur (Bruxelles, 1960) s'est installée dans l'infiniment petit à vocation toujours majuscule...

Expliquons-nous. Souvenir d'enfance sans doute, cette graveuse dans l'âme s'est, dès le départ, forgé un matériau inédit tenant dans deux doigts d'une main, une gomme blanche comme en connaissent tous les écoliers. Et cette gomme, elle l'a entaillée, l'a dessinée et gravée d'incisions, de coups de scalpel qui ensuite, passés à l'encre, pouvaient être reportées sur un papier. Parlant de la gomme, Pierre Alechinsky écrit dans le catalogue : "Sa consistance presque charnelle, propice à la fascination, incite Kikie Crêvecoeur à en creuser l'épaisseur au couteau". Le couteau du coeur. Car Crêvecoeur gravait et imprimait, imageait son monde, ses délices et ses tourments avec trois fois rien.

Cinéma intérieur

Elle alla beaucoup plus loin : elle multiplia sur une même feuille les images, des images successives à lire comme une suite presque sans fin, une sorte de petit cinéma intérieur au film déroulé image après image.

Retrouver toutes ces suites aujourd'hui est un petit bonheur très rare, car tout, en ces vignettes, est si sensible, si léger d'âme, si lourd de sens, d'images complices. Titre d'un travail tout récent, symbole de cette exposition anniversaire, l'oeuvre "Bribes et échappées" témoigne du second volet technique choisi par l'artiste, puisque, depuis 1995, Crêvecoeur recourt à l'incision sur linoléum.

Épure

Au fil du temps, il faut aussi l'indiquer, l'artiste s'est insensiblement dégagée de la figuration de ses débuts. En épurant, elle a rejoint une certaine abstraction sans toutefois que rien, jamais, chez elle, ne soit tout à fait ceci ou tout à fait cela. Sa liberté d'écriture est telle qu'elle parvient à jongler avec les lignes et les signes, doublant la mise par ses rythmes, syncopés ou tendus, suivant les assemblages opérés entre les images, les figures. Nous avons affaire ici, pour cela, à une oeuvre infiniment musicale, jamais statique, corsée d'envolées, d'échappées.

Il y a aussi les livres qu'elle a illustrés, les cartes de voeux réalisées dans la patience du trait minuscule, il y a les planches colorées, parfois trop proches des rébus d'un Miro, il y a surtout tous ses travaux en noir et blanc, d'une épatante diversité dans la complémentarité des engagements.

Centre de la Gravure, 10 rue des Amours, La Louvière. Jusqu'au 15 avril, du mardi au dimanche, de 11 à 18h. Infos : 064.27.87.27 et Web www.centredelagravure.be. Catalogue.