Arts et Expos Arts plastiques A Bilbao, des Picasso, Braque ou Derain renforcés d’autres avant-gardes.

L’art nourrit de belles histoires. Celle qui lia au début du XXe siècle les collectionneurs Hermann Rupf et Daniel-Henry Kahnweiler en est une et elle se dévoile au musée Guggenheim de Bilbao, où la collection Rupf s’expose à l’occasion de ses 110 ans.

Les deux hommes se sont connus alors qu’ils suivaient une formation à la Commerz-und-Disconto-Bank de Francfort, en Allemagne. Partis tous deux pour Paris en 1902, ils ne vont plus cesser de se voir même si leurs trajectoires suivirent des voies différentes. Kahnweiler peaufina son sens des affaires auprès d’un courtier parisien, tandis que Rupf s’en alla travailler aux actuelles Galeries Lafayette.

Epris d’art, ils se sont rejoints d’abord autour de la musique et de la littérature. On les vit aux spectacles ensemble et complices tant en arts classiques que modernes. Le Louvre et les salons les mobilisent de pair. Rupf quitta toutefois Paris pour Londres puis, en 1905, Berne, sa ville natale, où il entra en mercerie auprès de son beau-frère. En résulta la création en 1908 de la maison Hossmann Rupf.

L’art pour viatique

Rupf n’a pas pour autant perdu le contact avec Kahnweiler qui l’initie aux artistes soudain pris sous son aile. Mais Rupf suivit ses propres inclinaisons même quand il acheta des tableaux chez son ami. Leur amitié sera restée vive toute leur vie.

Rupf s’est marié en 1910. Il avait déjà acquis une belle suite de tableaux de Léger, Gris, Masson et, plus encore, Picasso, Braque, les Fauves Othon Friesz et Derain. Avantage de ses fonctions, le collectionneur continua à fréquenter Paris pour la valorisation de ses affaires commerciales, ses déplacements se doublant avantageusement de visites auprès d’artistes qu’il chérissait. Lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale, en 1914, il possédait déjà trente toiles. Les Cubistes étaient son premier choix.

Durant le conflit, Kahnweiler rejoignit Rupf à Berne et s’y consacra à l’écriture. L’armistice scellée, en 1918, les deux amis reprirent leurs rôles respectifs de conseiller et d’amateur d’art. Kahnweiler avait beau avoir perdu certains artistes, il en découvrit d’autres et Klee devint même un intime des Rupf.

Picasso plein cadre

De quelles perles se targue une collection qui, à la mort de ses créateurs, est devenue la Collection Hermann et Margrit Rupf, ses dépositaires ayant pour mission de la faire fructifier en y incluant l’art non seulement moderne mais aussi contemporain ?

Premier constat : un tableau de Picasso joue les bons offices à l’entrée de chacune des salles. Plein cadre, de face, il vous accueille, tel un démiurge d’ensembles réunis avec ferveur et un œil averti. Chronologique avec, chaque fois, des ajouts actuels, la collection se déploie sous le signes des temps qui la parcourent. Dans la première des salles, par exemple, de belles toiles de Friesz, Picasso, Braque ou Derain sont accompagnées de toiles monochrome : "Espace de couleur rouge", de Gotthard Graubner, datée de 1979-1983, et une "Pharmacie", d’Olivier Mosset, peint en 1988. Sept décennies séparent les œuvres des premiers et des derniers.

Se confronter sans s’opposer

Cette particularité tonique d’enjambement plus ou moins complice entre époques se répète ensuite de salle en salle. Si "Le Violon", de Picasso, datant de 1913, percute d’entrée de deuxième salle et si des Gris, Laurens, Léger ou Kandinsky l’accompagnent, Donald Judd n’y est point de trop avec une pièce typique de son oeuvre, réalisée en 1985. On trouve dans la même salle trois solides sculptures d’Henri Laurens. Le dispositif se répète ensuite : Picasso accueille avec "Tête de jeune fille" de 1929 et, si Kandinsky, Masson, Arp, Klee, Macke l’entourent en quasi voisins d’atelier, Piero Manzoni (pionnier de l’Art Povera dans les années 1960), Lucio Fontana (mouvement spacialiste), James Lee Byars (Minimalisme) et Meret Oppenheim (Surréalisme) y fourbissent d’autres armes beaucoup plus actuelles, à l’avant-garde d’autres défis.

L’ensemble du parcours s’avère tout aussi délectable. L’accrochage des oeuvres conforte une collection bien choisie par les Rupf et leurs successeurs et démontre combien les arts d’époques diverses peuvent se confronter avec bonheur sans s’opposer.

Guggenheim Bilbao. Jusqu’au 23 avril. Catalogue. Infos : www.guggenheim-bilbao.es