A petits pas dans l’Opéra

Une visite guidée à Paris d'Aurore Vaucelle Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Essayez un jour et vous verrez. Prenez le métropolitain, ligne 3, ou 7, et arrêtez-vous à "Opéra". Choisissez soigneusement la sortie "Place de l’Opéra", empruntez ensuite la large volée de marches habillée de fer forgé de la sortie en question, faites trois pas devant vous, à travers les badauds, et les yeux fixés sur le boulevard longiligne qui vous toise, au loin, là-bas. Puis, d’un coup, retournez-vous, l’effet ne mentira pas. Vous serez médusé par la façade hiératique, et comme plaquée d’or, de l’Opéra de Paris, l’Opéra Garnier.

Pour les touristes ainsi que pour les habitants actuels du nord-ouest parisien, ce bâtiment gigantique - qui a plus à voir avec un palais qu’avec un bâtiment public - n’est pas détonant, dans le tissu urbain qui l’environne. Au contraire, il s’y emboîte admirablement, comme l’une des pièces du puzzle haussmannien. Et pourtant, cela ne fut pas toujours le cas. Il fut un temps où l’Opéra était surtout un gros chantier sur les bras, un rêve d’empereur - orgueilleux ou peureux ? - désormais déchu, un appendice urbain cristallisant l’ordre et le désordre de l’époque qui l’avait imaginé. Mais pour savoir le quart de l’histoire de ce lieu fabuleux, il faut suivre le guide à travers le dédale de coursives, d’escaliers, de vestibules; il faut oser pousser la lourde porte de la bâtisse - dont l’entrée n’a pas toujours été démocratisée.

Tout le monde à l’Opéra, donc, car c’est de l’intérieur que l’on comprend mieux comment fonctionne et fonctionna cet endroit des plus symboliques. Un lieu de spectacle, dans tous les sens du terme, puisqu’à l’époque de son édification (1860-1875), c’est autant un lieu où l’on se montre qu’un lieu où l’on montre. La culture ou l’art lyrique qu’on y donne à voir ne sont pas les raisons pour lesquelles le public se rend à l’Opéra. Au XIXe siècle, la haute bourgeoisie parisienne se retrouve plusieurs fois par semaine au spectacle, mais c’est d’abord un lieu de sociabilité, où les artistes, d’ailleurs, ont bien du mal à se faire entendre. L’empereur Napoléon III n’apprécie pas l’opéra plus que cela, mais alors qu’il se rend au spectacle un soir comme les autres, nous sommes en 1858, il est la victime d’un attentat, attentat échoué, ce qui n’empêche que l’empereur prend la mesure du danger à régner dans cette ville qu’est alors Paris.

De Haussmann à Garnier

Paris, en cette seconde moitié du XIXe siècle, n’a alors rien à voir avec le Paris que chacun a dans l’œil de nos jours. C’est une ville médiévale, aux rues sinueuses et étroites, et comptabilisant encore beaucoup de bâtiments en bois (1). L’Opéra de l’attentat ne brillant pas par son lustre, Napoléon III choisit d’ériger un bâtiment neuf, dans une ville neuve, nettoyée des oripeaux du passé, assainie, sécurisée, embellie, bref embourgeoisée - comme lui. A ce titre, l’Opéra Garnier est l’une des composantes de l’haussmannisation de Paris à la fin du XIXe siècle. D’un concours anonyme d’architecture ressort le nom de Charles Garnier, inconnu au bataillon, mais dont le projet a séduit le détenteur du pouvoir. L’architecte, en phase avec son temps, a construit l’écrin idéal de la démonstration du pouvoir bourgeois. Et si Charles Garnier est loin de dénigrer l’enjeu artistique des lieux, un parcours au travers de l’Opéra fait d’abord la démonstration d’un bâtiment édifié à la mesure de la société.

Certes, la question artistique est au cœur de la pensée de Charles Garnier. Selon lui, l’Opéra est le monde des fées, et il se propose de guider nos pas depuis la réalité jusqu’à ce monde fabuleux où muses et dieux et beautés artistiques se bousculent.

Sous la rotonde de l’entrée, où le public endimanché attendait le début des festivités, le zodiaque mêlé aux saisons rappelle au visiteur les éléments du monde réel. Mais, déjà, dans le décor environnant, la lyre, symbole de l’art musical, habille les colonnes, jusqu’à mener nos pas vers le grand escalier, où l’on fait une rencontre surprenante. La Pythie, prêtresse d’Apollon dieu des Arts, siège en ces lieux et si la Pythie est assise ici, c’est que nous nous trouvons présentement dans le temple des arts, de la musique et de la danse.

Si Garnier voit en son Opéra un écrin de l’art lyrique, il sait en faire le lieu d’une société en représentation. Le hall est garni de miroirs grâce auxquels on jauge son voisin, sans même se tordre le cou. Les toilettes de dames sont observées de toute part, d’ailleurs ces dames ont bien souvent passé l’après-midi à se parer, pour la soirée; jugez les personnages de "La Curée" de Zola. Quant aux messieurs, un chapeau haut-de-forme ou rien du tout, le chapeau melon fait tellement roture.

Dans le grand escalier, on voit autant que l’on est vu, depuis les balcons ou les alcôves couvertes de marbre, et les rumeurs sont vives à circuler, lorsqu’un monsieur rend visite à une danseuse de "ses amies".

Dans le foyer, où l’on patiente durant l’entracte, réplique clinquante de la galerie des glaces de Versailles, et à partir du moment où l’on consent à ce que les femmes y aient accès, on parle affaires mais aussi unions, entre bonnes familles, comme il se doit. Le social est intégré au spectacle ou plutôt l’inverse.

"Du monde au balcon"

Au firmament du bâtiment, trône la salle : on y entre presque sur la pointe des pieds, quelques minutes avant la répétition de "La Fille mal gardée", ballet qui se donne ce soir-là. Sous la coupole, expression du cosmos, les allégories de la tragédie et de la comédie embrassent le spectateur; mais lui les voit-il seulement, occupé qu’il est à se positionner dans la société ? Les meilleures places pour suivre l’opéra sont sans aucun doute au premier balcon - de cet emplacement stratégique, vient d’ailleurs l’expression "du monde au balcon" qui a depuis quelque peu changé de nature. Néanmoins, ce n’est pas là que les gens de bon ton se pressent, mais bien dans les loges, d’où l’on peut observer le beau monde. A cette époque, durant le spectacle, on n’éteint pas même les lumières, il serait décidément trop bête d’aller à l’opéra pour ne pas voir ce qui se passe dans le public.

On l’imagine, le rôle de l’artiste n’est pas le plus aisé à jouer. L’on interdit d’ailleurs aux hommes d’entrer avec leurs cannes dans la salle de spectacle, craignant qu’ils ne passent en mode tintamarre (au mieux), en mode castagne (au pire) vis-à-vis du jeu de scène. La visite continuant nous rappelle aux toiles d’Edgar Degas, qui a beaucoup dépeint le monde de la danse Les peintures du maître ne disent cependant pas le statut précaire de ces jeunes femmes danseuses, qui doivent être soutenues par les puissants de l’époque, pour subvenir à leurs besoins. Ces jeunes ballerines sont pourtant l’essence de Garnier On les entend répéter dans la salle située au-dessus de la coupole et le bruit de leurs petits pas, vifs et menus, donnera d’ailleurs naissance à l’expression des petits "rats de l’Opéra".

Dernière étape de la visite, planté que nous sommes en dessous de la coupole justement. Les visiteurs se dévissent la tête pour contempler la peinture de Chagall, qui irradie. Commandée par Malraux au peintre russe, la fresque chamarrée divise. Est-elle adaptée au décorum de l’Opéra Garnier ? Les deux camps se dessinent, les pour, les contre. Le temps de cette pause faite de verbiages incertains sur le relativisme du goût et des couleurs, on plonge, ou "contre plonge" plutôt, dans l’univers jaune, vert, bleu de Chagall. Celui qui dit l’art de faire rêver et d’accéder au monde des fées.

(1) Lire au sujet du Paris qui évolue le très beau livre d’Eric Hazan, "L’invention de Paris", Points, 10 € env.

Visite guidée de l’Opéra tous les jours, 13 €/personne, 1h30 environ. Infos : www.operadeparis.fr

Bruxelles-Paris, en 1h22. 25 liaisons par jour. Infos et rés. : www.thalys.com

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