Arts et Expos

Il y a quelques années, préparant une exposition rétrospective pour la Menil Collection à Houston, Luc Tuymans se rendit que trois quarts de ses portraits représentaient des hommes ou des femmes portant des lunettes.

Ils rêvait alors de pouvoir un jour faire une exposition avec ce seul fil rouge. Cela permettrait d’étudier l’importance du port de lunettes dans l’identité d’un sujet et sa perception. Qu’est-ce que cela change à son regard ?

« Les lunettes, dit-il, modifient radicalement la physionomie d’un visage, mais nous ne les percevons pas en tant que telles, nous les considérons plutôt comme un élément normal qui nous laisse par conséquent indifférents. »

Le grand peintre anversois a pu réaliser son souhait avec l’exposition « Glasses » qui s’ouvre au Mas, le Museum aan de stroom à Anvers qui fête ses cinq ans. Luc Tuymans a un lien affectif fort avec Anvers même s’il n’a jamais caché son aversion à l’égard de la N-VA et de son nationalisme. Mais il adore la lumière et les ciels gris d’Anvers qui, dit-il, ont influencé sa peinture. Dès l’ouverture du spectaculaire Mas, il y était avec une mosaïque géante au pied de la tour représentant un crâne inspiré d’une oeuvre de Quentin Metsijs à la Cathédrale.

L’exposition ne compte qu’une vingtaine de tableaux mais est fort belle et prend tout un étage du Mas dans une scénographie très aérée.

Nazisme et colonialisme

Le fait de n’y voir que des personnages portant des lunettes est particulier car dans l’histoire de l’art, les lunettes ne sont souvent réservées qu’aux portraits de grands érudits. Ici tout change et tout trompe.

L’exposition commence par une série de Tuymans de 1988 montrant des vues faussement anodines car elles sont en fait celles d’un camp d’extermination nazi et l’homme élégant portant des lunettes noires est en réalité le terrifiant Heydrich.

Derrière la banalité des images et le même port de lunettes, peuvent se nicher le nazisme, le racisme, le colonialisme, le nationalisme.

On le voit aussi avec le portrait de ce qui semble être un Américain bien moyen, tout souriant, les cheveux blancs. Mais c’est le portrait (1996) de Joseph Milteer extrémiste chef du Ku Klux Klan (KKK).

De sa célèbre série sur l’histoire du Congo, « Mwama Kitoko », on expose les beaux portraits du jeune Roi Baudouin en grand uniforme et de Lumumba. Tous les deux portent des lunettes. Baudouin a des lunettes noires qui cachent son regard tandis que Lumumba nous fixe dans les yeux, avec un regard agrandi par des lunettes d’intellectuel.

« J’ai toujours peint des lunettes, poursuit Luc Tuymans. Elles suscitent une sorte de distorsion du visage, qui ne peut pas être vu directement à travers celles-ci. C’est un instrument bizarre, et aussi une donné presque universelle. En les peignant, la banalité des lunettes porte une signification différente. »

Il montre encore des personnages anonymes inspirés de photos mortuaires retrouvées sur un trottoir, ou le portrait du grand intellectuel nationaliste flamand Ernest Claes disparaissant derrière des lunettes vides, ou encore son autoportrait à peine visible à partir d’un selfie sur son Iphone.

Dans ce qui est au coeur du travail de Tuymans –l’écart entre la représentation et la réalité, entre une image et ce qu’elle dissimule-, les lunettes sont un élément troublant et trompeur qui nous amènent à « lire » d’une certaine manière la personnalité de celui qui les porte. Les lunettes ne sont pas seulement un outil pour mieux voir, mais sont aussi une porte d’entrée –trompeuse parfois-, sur une personnalité.


Luc Tuymans, Glasses, au Mas à Anvers, jusqu’au 18 septembre