Arts et Expos Envoyé spécial à Paris

A Paris, en face de la formidable exposition Basquiat au musée d’art moderne, il ne faut pas manquer l’installation de Sophie Calle dans les caves du Palais de Tokyo, avec des vidéos, des photos et des objets. L’artiste y évoque de manière émouvante et jamais macabre, la mort de sa mère et les rituels du deuil. Comme chaque fois chez elle, sa manière de se dévoiler et de montrer le plus intime, nous émeut d’autant plus et atteint en nous les questions essentielles de la vie, de la mort, de l’amour d’une mère, du deuil.

Les caves du Palais de Tokyo sont un immense espace de 9 000 m2, toujours en friche. Les architectes Lacaton et Vassal, qui ont déjà rénové les étages supérieurs, sont chargés de réhabiliter l’espace qui sera ouvert en 2012 et dédicacé aux artistes contemporains français.

En attendant, certains sont déjà conviés à habiter le lieu. A commencer par Sophie Calle qui y évoque la mort de sa mère. Une femme, forte, libre, singulière et attachante comme sa fille. Elle est morte d’un cancer. Sa fille avait placé à côté de son lit, une caméra pour ne pas manquer le dernier adieu de sa maman. Celle-ci voyant la caméra braquée sur elle, lui a dit "enfin". Car cela l’agaçait de ne jamais apparaître dans le travail de l’artiste. Le film est projeté au Palais de Tokyo et montre le dernier sommeil de sa mère : son souffle encore et puis, progressivement, sans qu’on en voie la frontière, la mort qui arrive, constatée par les infirmiers.

L’installation débute par une série de photos de pierres tombales retrouvées par Sophie Calle, sur lesquelles est gravé le simple mot "Maman" ou "Mother". Plus loin, une photo du cercueil ouvert de sa mère, avec le corps couché et apaisé, recouvert de tous les objets qu’elle aimait. Un bric-à-brac d’amours et de passions : des vaches en peluche (elle adorait les vaches), le premier tome dans la Pléiade de Proust, des bonbons, une photo de Marilyn,

Avant sa mort, elle avait choisi sa robe de deuil, écouté son dernier morceau de musique, un concerto pour clarinette de Mozart. Elle a fait remarquer que c’était la première fois de sa vie qu’elle n’était pas impatiente, elle ne voulait pas mourir. La mère de Sophie Calle a demandé qu’on grave sur sa tombe cette simple phrase : "Je m’ennuie déjà".

Son dernier mot fut "souci", sans qu’on sache bien si elle parlait des fleurs (un bouquet de soucis est au centre de l’installation), des soucis de la vie, ou du souci qu’elle se faisait pour ceux qu’elle aimait. Le mot "souci" est décliné par Sophie Calle sur tous les supports possibles, tandis qu’au fond des salles, la tête empaillée et énorme d’une girafe est placée. Sophie Calle l’a achetée à la mort de sa mère, pour qu’elle symbolise encore ce regard maternel qui veille sur elle, le "souci" que sa mère avait d’elle. Elle a placé la tête dans son atelier. "Elle symbolise sa résurrection, comment elle continue à vivre chez moi", explique l’artiste.

On assiste à tous les rituels de "la pensée magique". La mère voulait voir, un jour, le Pôle Nord. Sophie Calle l’a fait pour elle, après sa mort, en guise d’enterrement et y a déposé sous une pierre, sous la neige éternelle, les plus beaux bijoux de sa mère et son portrait. Elle a aussi été à Lourdes, dans un geste voulu par la voyante qu’elle consultait, "dans un rêve insensé du miracle", dit-elle. Comme une volonté de tester l’impossible inversion du temps, comme si on pouvait vaincre l’inéluctable.

La mère de Sophie Calle, au-delà de sa mort, nous donne une leçon de vie, de désirs de rêves. Et grâce à sa fille, nous fait ressentir les choses essentielles d’une vie vouée à se terminer un jour, et la nécessité d’un rituel du deuil.

"Rachel, Monique" de Sophie Calle, jusqu’au 27 novembre, au Palais de Tokyo, à Paris. Avec Thalys en 1h20, 25 fois par jour.