Adieu, ma mère !

Guy Duplat Envoyé spécial à Avignon Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

A Avignon, en marge du Festival, il ne faut pas manquer l’installation de Sophie Calle dans la belle église des Célestins, avec des vidéos, des photos et des objets. L’artiste y évoque, de manière émouvante et jamais macabre, la mort de sa mère et les rituels du deuil. Comme chaque fois chez elle, sa manière de se dévoiler et de montrer le plus intime nous émeut et éveille en nous les questions essentielles de la vie, de la mort, de l’amour d’une mère, du deuil. Chaque jour, à des heures variables, elle vient elle-même lire, dans l’église, des carnets de notes personnelles laissés par sa mère et qu’elle entrepose dans une boîte qu’elle laisse dans un coin de l’église.

Chaque année, l’église abandonnée des Célestins est occupée ainsi par un artiste. Mais rarement l’endroit est apparu aussi adapté au propos. Sophie Calle y évoque donc la mort de sa mère comme elle l’avait déjà fait dans les caves du Palais de Tokyo. Elle s’appelait Monique et était une femme forte, libre, singulière et attachante, comme sa fille. Elle est morte d’un cancer. Sa fille avait placé, à côté de son lit, une caméra pour ne pas manquer le dernier adieu de sa maman. Celle-ci voyant la caméra braquée sur elle, lui a dit "enfin". Car cela l’agaçait de ne jamais apparaître dans le travail de l’artiste. Toute l’exposition a, d’ailleurs, cette ambiguïté. Sophie Calle s’est apparemment peu souciée de sa mère vivante. Mais ici, elle opère comme une réparation, éminemment narcissique bien sûr, mais belle.

Le film montre le dernier sommeil de sa mère : son souffle encore et puis, progressivement, sans qu’on en voie la frontière, la mort qui arrive, constatée par les infirmiers. L’installation se termine par une série de photos de pierres tombales retrouvées par Sophie Calle, sur lesquelles est gravé le simple mot "Maman" ou "Mother". Plus loin, une photo du cercueil ouvert de sa mère, avec le corps couché et apaisé, recouvert de tous les objets qu’elle aimait. Un bric-à-brac d’amours et de passions : des vaches en peluche (elle adorait les vaches), le premier tome dans la Pléiade de Proust, des bonbons, une photo de Marilyn,...

Avant sa mort, elle avait choisi sa robe de deuil, écouté son dernier morceau de musique, un concerto pour clarinette de Mozart. Elle a fait remarquer que c’était la première fois de sa vie qu’elle n’était pas impatiente, elle ne voulait pas mourir. La mère de Sophie Calle a demandé qu’on grave sur sa tombe cette simple phrase : "Je m’ennuie déjà". Son dernier mot fut "souci", sans qu’on sache bien si elle parlait des fleurs (un bouquet de soucis), des soucis de la vie, ou du souci qu’elle se faisait pour ceux qu’elle aimait. Le mot "souci" est décliné par Sophie Calle sur tous les supports possibles, tandis que sur un mur, la tête empaillée et énorme d’une girafe est placée. Sophie Calle l’a achetée à la mort de sa mère, pour qu’elle symbolise encore ce regard maternel qui veille sur elle, le "souci" que sa mère avait d’elle. Elle a placé la tête dans son atelier. "Elle symbolise sa résurrection, comment elle continue à vivre chez moi", explique l’artiste.

On assiste à tous les rituels de "la pensée magique". La mère voulait voir, un jour, le Pôle Nord. Sophie Calle l’a fait pour elle, après sa mort, en guise d’enterrement et y a déposé, sous une pierre, sous la neige éternelle, les plus beaux bijoux de sa mère et son portrait. Elle est aussi allée à Lourdes, dans un geste voulu par la voyante qu’elle consultait, "dans un rêve insensé du miracle", dit-elle. Comme une volonté de tester l’impossible inversion du temps, comme si on pouvait vaincre l’inéluctable. La mère de Sophie Calle, au-delà de sa mort, nous donne une leçon de vie, de désirs de rêves. Et grâce à sa fille, nous fait ressentir les choses essentielles d’une vie vouée à se terminer un jour, et la nécessité d’un rituel du deuil. Un très beau livre sort à cette occasion sur le même thème ("Rachel, Monique", aux éditions Xavier Barral, 49€).

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