Ah, si René Magritte il savait ça, tralala... !

Roger Pierre Turine Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

Magritte se joua volontiers de ses contemporains ! Ne commit-il pas des faux de ses pairs, Max Ernst en tête ? N'alla-t-il pas jusqu'à se recopier à l'identique, à la virgule près, pour le bonheur de deux amateurs d'un même tableau ?

A l'ordre et aux grandes orgues, il préférait le désordre des faits et des idées, les escarmouches. Pas par goût du lucre, de la tromperie. Par souci alimentaire, c'est arrivé, ou par jeu : pour la facétie, la dérision de soi et de son geste, l'attrait pour le mal-pensant et un joyeux incorrect si mal vus dans une société petite-bourgeoise. La sienne.

Alors, aurait-il aimé le déballage médiatique, les accents patriotiques et les flonflons faits autour de son musée ? Ses mots, idéalement reproduits, laissent à penser que non... "Je n'aime pas l'argent ni pour lui-même, ni pour ce qu'il procure, ne désirant rien de ce qu'on connaît." Ou ceci : "La révolte est un réflexe de l'homme vivant." Et encore : "Je peins l'au-delà, mort ou vivant. L'au-delà de mes idées par des images..."

Bien évidemment, retrouver René Magritte (1898-1967) dans le plus bel écrin qui se puisse rêver est un bonheur qui se partage, qui autorise les superlatifs. Une réussite. Un tel patrimoine enfin sous l'empire des lumières. Voici, à Bruxelles, sur le Mont des Arts, non seulement le seul vrai Musée Magritte au monde, mais aussi un espace qui lui ressemble, énigmatique et feutré, secret, paradoxal. La plus riche et panoramique collection de l'artiste, tous continents confondus. Une compilation d'acquisitions muséales, de dons de la veuve et d'amis du peintre, de prêts d'amateurs convaincus du bien-fondé de l'entreprise. Laquelle permettra à nos Musées Royaux de mieux rayonner au-delà des frontières et d'engranger de nombreux visiteurs, fébriles et curieux, qu'on espère également attentifs aux autres trésors, inestimables, alentour. Une institution que son directeur, Michel Draguet, cornaque sur des sentiers ouverts aux énergies, aux initiatives, aux partenariats. Il faut s'en féliciter. Évidemment !

Deux cent cinquante peintures, dessins, documents... S'en féliciter, en effet, même si l'inauguration de l'événement agaçait avec ses credo débridés - dans les deux langues (ce qui allait de soi), même dans le chef du Français Gérard Mestrellet de GDF Suez, mécène attentif au projet initié par Charly Herscovici et la Fondation Magritte avec le soutien d'un Etat fédéral qui ne s'est sans doute jamais autant investi dans l'art du pays.

Ici tout s'afficha un tantinet dérangeant. Surréaliste, mon cher René ! Si l'on peut applaudir au soutien combiné d'un vice-premier ordonnant la Régie des Bâtiments, en l'occurrence Didier Reynders, qui permit la restauration de l'hôtel Altenloh, et de la ministre de la Politique Scientifique, Sabine Laruelle, qui préside au destin de nos dix institutions nationales de prestige, osons cette question : pourquoi nos politiciens ne s'intéressent-ils à la culture qu'en ces cas extrêmes qui les imposent facilement aux yeux de tous, leur confortent une aura bien superficielle ?

Soutenir Magritte ou Hergé ou Simenon ou Brel, aujourd'hui, c'est du gâteau. Hélas, on peut compter sur les doigts de la main, et depuis que la Belgique existe, les initiatives officielles vouées, de manière plus désintéressée, aux arts en marche, aux artistes marginaux, aux persifleurs et aux novateurs.

De son vivant, Magritte, ne fut point admiré par des dirigeants qui n'auraient voulu se mouiller avec un pétroleur, un anar communard aux idées extravagantes. Le délaissé de l'époque doit s'amuser de trop d'honneurs posthumes ! La séance inaugurale devant 500 journalistes (d'où venaient-ils ?) sentait l'immense souci des avantages à retirer de l'opération. On y a peu parlé de l'œuvre, trop connue et digérée sans doute (!), beaucoup plus des retombées escomptées. L'époque est ainsi faite. Et sous prétexte que Magritte aimait les multiples, voilà que l'Art Shop du musée se retrouve dans le circuit obligé de votre visite !

Regrettons aussi, au passage, la présence de bronzes estampillés Magritte. Un Magritte qui en avait admis l'idée peu avant sa mort, et qu'il ne modela point... Conceptuel déjà ? Ces "postures" relaient des images de ses toiles emblématiques. Bien éthique tout ça ?

Des critiques d'art ont parlé de Magritte simplement, avec ferveur et perspicacité. Ainsi un David Sylvester (1924-2001), dont le Fonds Mercator et la Menil Foundation rééditent l'immense, intelligente et sensible biographie, rehaussée d'une juste remise en situation de l'auteur par Michel Draguet (456 pages, 550 illustrations en couleur, 39, 95 €). Sylvester parlait bien des artistes dont il ressentait les élans en sa propre chair, Giacometti, Bacon et puis Magritte, qu'il ne connut point mais auquel il consacra la fin de sa vie. Sylvester regardait les œuvres, les explorait, s'en imprégnait, partageait les émotions ressenties, sans grandiloquence. On ne glose pas sur Magritte. On pénètre son univers, conscient d'avoir affaire à un peintre différent, un virtuose de l'image, un jongleur de mots, d'idées et d'impacts visuels à saisir entre des accouplements moins farfelus qu'il y paraît.

Musée "up to date" : Winston Spriet a réussi, nouvelles technologies à l'appui, une superbe scénographie. Déroulés ocres sur murs gris, des mots de l'artiste éclairent de leurs corrosions des tableaux subtilement mis en lumière. Ces toiles qu'animent documents, films, photos et lettres, les pubs, les affiches, les bouteilles peintes, les partitions musicales.

Deux versions de "L'Empire des lumières" concluent une fête démarrée avec les pièces magistrales de 1927 à 1930, poursuivie avec ses énigmes, ses périodes Renoir et Vache (Pour les détails sur le peintre, l'œuvre, le musée, voir la Libre Culture du 20 mai). Magritte s'éclatait en peignant. L'art actuel le lui rend bien.

< © La Libre Belgique 2009

Roger Pierre Turine