Aimer le désir et la mélancolie

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Avec le château de Beersel, celui de Gaasbeek est le plus évocateur du passé. Situé juste à côté de Bruxelles, au début du Pajottenland, il est le château tel que les enfants le dessinent pour leurs princesses et chevaliers. Le visiter, c’est plonger dans ce passé avec des parquets qui craquent, des salles obscures, quelques beaux tableaux romantiques du XIXe siècle, des meubles anciens en chêne, des tapisseries aux murs. Construit au XVe siècle, il appartint jadis au comte d’Egmont. Mais son dernier propriétaire "privé" fut l’excentrique marquise Arconati Visconti qui, à la fin du XIXe, aimait s’habiller en robes du Moyen Age et aménagea l’intérieur en objets XIXe évoquant le Moyen Age !

Le château de Gaasbeek a pris la bonne habitude d’organiser régulièrement des parcours d’art actuel à travers ses salles et ses étroits couloirs (visites guidées toutes les vingt minutes). Après le beau "Sleeping beauties" l’an dernier, la nouvelle exposition s’intitule "Sehnsucht", un mot allemand évoquant la mélancolie, le désir insatiable, une certaine tristesse mélangée à la beauté impossible. Bref du pur romantisme, en parfaite adéquation avec le château.

C’est, bien sûr, un défi de montrer de l’art contemporain dans des salles surchargées, qui sont tout le contraire du "cube blanc" et du minimalisme. Mais ce contraste fait justement le charme de ce type de parcours et de confrontation.

Pour cette expo, les salles ont été volontairement rendues encore plus sombres, pleines de mystères. On en viendrait à craindre les couteaux de conjurés cachés derrière les lourdes tapisseries. Une des œuvres les plus fortes a été déposée dans la pénombre de la grande Galerie. Le Bulgare Nedko Solakov y a placé "Beauty 4", comme une énorme baleine couverte de poils bruns échouée sur le sol. Un rocher de fourrure brune, un cocon surdimensionné et étrange, que des rais de lumière viennent caresser.

Dans la salle Egmond, on découvre des meubles flamands anciens qui semblent s’enfoncer dans le sol et disparaître. Ces armoires de grand-mère ont échoué là par la grâce d’Hans Van Severen, le petit-fils de Dan Van Severen et le fils du designer Maarten Van Severen. Un groupe de meubles comme une métaphore du château lui-même qui pourrait disparaître ainsi.

Le photographe Erwin Olaf qui a travaillé plusieurs fois avec le château de Gaasbeek montre plusieurs photographies qui semblent nous raconter une histoire mélancolique : un homme est à la fenêtre, une femme est rêveuse tandis qu’un enfant quitte la pièce en tenue d’équitation.

Gérard de Nerval semble toujours dans nos mémoires avec son "soleil noir de la mélancolie". Le musée d’Anvers, des musées français ont prêté à Gaasbeek des tableaux romantiques évoquant souvent Goethe, l’incarnation absolue de la "Sehnsucht".

Tout en haut du château, comme dans le donjon, on peut écouter le superbe 8e quatuor pour cordes de Chostakovitch, que le musicien avait composé pour Staline mais que celui-ci refusa car cette musique parle de la terreur, de la peur, des horreurs de la guerre et valut à Chostakovitch de tomber en disgrâce. L’artiste danois Joachim Koester, dans cette vidéo, montre un quatuor qui le joue dans une galerie d’art tandis que des jeunes déambulent une coupe de champagne à la main.

Victor Hugo disait que "la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste". C’est vrai qu’il y a une certaine jubilation dans ces états de désirs suspendus et impossibles. Dans une petite chambre, on se retrouve face à face avec le portrait d’une superbe femme par la photographe hollandaise Désirée Dolron qui photographie à la manière de Rembrandt ou Vermeer, avec des vêtements anciens et des clairs-obscurs.

Plus loin Wim Delvoye surgit avec son insolence rigolote et une bétonnière de bois aux couleurs bleu ciel et blanc des porcelaines de Wegwood.

Avec aussi, parmi d’autres, Anselm Kiefer et des cheveux de paille, Marina Abramovic et son couple impossible avec Ulay, Camille Claudel et sa Valse triste et un beau tableau sur la tendre consolation entre deux êtres, de Sam Dillemans.

"Sehnsucht", au Château de Gaasbeek, jusqu’au 11 novembre, fermé le lundi.

Publicité clickBoxBanner