Alfred Stevens, le flambeur magnifique

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

A la fin du XIXe siècle, les tableaux d'Alfred Stevens avaient la cote. Les plus grands collectionneurs américains comme Vanderbilt, les achetaient à prix d'or. Et le "plus parisien des Belges" vivait sur un très grand pied : hôtel particulier à Paris, dépenses somptuaires, femmes. Il aimait flamber. Il dépensait sans compter tout en fréquentant Charles Baudelaire, Sarah Bernhardt, Edouard Manet et Edouard Degas. Ses tableaux se vendaient plus cher que ceux de Manet ou ceux de Bruegel. Sa spécialité était les femmes mondaines. "Le spectacle d'une femme élégante, surprise dans son intérieur occupé à ne rien faire lui suffisait à composer un trouble attachant mais, de temps à autre, il y glisse l'expression légère d'un sentiment."

La très belle rétrospective que lui consacre aujourd'hui le musée des Beaux-Arts à Bruxelles (en partenariat avec le musée Van Gogh d'Amsterdam où l'exposition se rendra ensuite) rend bien justice à son talent. Il n'avait pas son pareil pour peindre la somptuosité des étoffes, le luxe des salons parisiens, la beauté des femmes, les reflets dans les miroirs. Son portrait de Sarah Bernhardt, une de ses amies est magnifique. Femmes fatales, femmes voluptueuses.

Ses "belles" si élégantes étaient en réalité souvent des filles choisies sur les trottoirs de Paris. On les appelait les "Lorette" car elles rôdaient autour de Notre-Dame de Lorette. Elles acceptaient de poser après avoir été "débarbouillées" comme le disait Rops. Et elles étaient vêtues des robes les plus belles de l'époque, prêtées par la duchesse de Metternich et provenant de chez Worth, le grand couturier. Elles posent dans les salons somptueux. En regardant bien les tableaux, on voit que leurs joues un peu rouges, leurs bouches pleines de gouaille et leur aplomb ne sont pas ceux de duchesses.

Alfred Stevens (1823-1906) avait fait ses études à l'Académie de Bruxelles où il fut l'élève de François-Joseph Navez. Vite, il émigra à Paris pour y faire fortune. Il commença par peindre les drames sociaux. Ses tableaux, ce fut d'abord Zola avant de devenir Proust. On montre à l'expo, de beaux tableaux sur les pauvres. Mais les salons français, émerveillés par son talent, lui commandèrent de nombreux tableaux mondains et il ne put y résister, attiré par la fortune, poussé dans le dos par son frère. "Il peint encore des mains tendues, disait-on, mais ce sont des jolies petites mains blanches et elles implorent non l'aumône mais le baiser." Il n'a pas son pareil pour "croquer" la belle émue par la lecture d'une lettre, ou prise par son doux chant, ou se regardant dans un miroir avec ses longs cheveux brillant dans la lumière rasante. C'est lui qui, ami de Manet, lui fit connaître le marchand de tableaux Paul Durand-Ruel qui lança Manet et le fit fréquenter Degas, Morisot et Baudelaire. Il s'enthousiasma pour le japonisme comme le montrent à l'expo, des tableaux aux décors faits de paravents japonais, ou d'un éléphant venu des Indes, dans des salons où "tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté", comme disait Baudelaire.

Alfred Stevens fut la star des stars de l'époque. L'Annie Leibovicz. Il reçut un triomphe à l'expo universelle de 1867 à Paris où il reçoit la légion d'Honneur. Il est au mieux avec la cour de Napoléon III. Il réalise avec Henri Gervex, pour l'expo universelle de 1889 (celle de la tour Eiffel) un "panorama du siècle", vaste fresque sur l'histoire des idées que l'exposition évoque à l'étage. Mais malgré cela, Alfred Stevens ne vit rien venir.

Il ne prit pas conscience que son train de vie le menait à sa ruine. Il fut heureusement aidé par la générosité de ses amis et en particulier le comte de Montesquiou et la comtesse Greffulhe, née princesse de Caraman-Chimay (immortalisés par Poust sous les noms de baron de Charlus et duchesse de Guermantes). Plus grave : obnubilé par l'argent, poussé par son frère à ne pas épouser le risque de la modernité, il ne prit pas conscience de la révolution impressionniste. Il fut moderne jusque vers 1870 (il valait bien Manet), puis, il utilise sa virtuosité à des tableaux certes très beaux, mais "rose bonbon", rococo, pour plaire aux riches dames. Envoyé à la mer pour sa santé, il y multiplie les marines alimentaires.

James Ensor, dans son style inimitable, assassina la tribu des Stevens en parlant des "suffisances matamoresques qui appellent la finale crevaison grenouillère" et des "matoiseries très roublardes". Mais heureusement le voilà réhabilité avec ses femmes si belles, ses couleurs magnifiques et cette décadence flamboyante de la fin d'un monde.

© La Libre Belgique 2009
Guy Duplat

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