Allons voir les Bandits de l’art ! La Halle St-Pier re aux rebelles.

Roger Pierre Turine Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Repaire bien connu de l’art outsider, la Halle Saint-Pierre n’est jamais avare en surprises. La voir placer tout son été sous l’égide d’arts marginaux venus de la botte italienne est, en soi déjà, la garantie de franches ripailles arrosées de vins gouleyants, de tronches énigmatiques et de débordements plastiques ou existentiels animés. Artistes hors normes, mais encore ! Développée, comme toujours, sur deux étages corsés de diversités, l’exposition transalpine de la Halle convie à la rencontre, surprenante ici, davantage convenue ailleurs, de créateurs qui, comme c’est souvent le cas avec les adeptes des marges, s’aventurent tous azimuts, sans balises ni rigidités inopportunes.

L’art brut fait florès chez nous depuis trois bonnes décennies et un public convaincu semble lui faire toujours davantage confiance. Si ce n’est pas tout à fait le cas en Italie, des personnalités d’exception s’y sont imposées en fleurons d’un art différent. On songe à un Giovanni Podesta, un Carlo Zinelli qui fit les beaux jours à Bruxelles d’Art & Marges, un Pietro Ghizzardi, ce dernier recueillant nos faveurs depuis longtemps. Gustavo Giacosa, le commissaire de ce vaste rassemblement, a connu plus d’un de ces larrons en foire et s’il a choisi de les réunir sous le vocable amusant de "Banditi dell’Arte", c’est que par Bandits, il pense à des rebelles qui fuient. Et qui fuient le monde organisé. Mis au ban de la société pour diverses mauvaises raisons, ils auraient été condamnés à la marge. "Ce sont, dit-il, des contemporains en fuite pour échapper à un destin d’enfermement et d’oubli "

Des hommes seulement armés de pinceaux bien affûtés qui défient les lois et les territoires de l’Etat majuscule de l’Art.

Leurs exactions saccagent les concepts, déchirent les définitions, violentent et tuent les catégorisations. Giacosa a bien fait de remettre les pendules à des heures qui sonnent plus juste et de nous inviter à le suivre parmi ces êtres de l’étrange, qu’il n’a pas toujours rencontrés facilement, qui se débinent, se protègent, veulent à tout prix suivre leur idée et rien qu’elle. L’éclectisme est la richesse de l’inventaire proposé. Il garantit les surprises et cette espèce d’inattendu qui, à chaque détour de salle, vous précipite dans un univers encore plus étrange, envoûtant - ou désarmant, inquiétant - que le précédent.

Art d’handicapés mentaux, art de joyeux drilles en quête de féeries, art de bonshommes à carapaces d’aventuriers ou de rebelles à tout crin. La donne est multiple, variée, rassemble sous un même vocable des créateurs aux univers aussi divers que ceux qui dissocient artistes officiels et non officiels, ces catégorisations maladroites voulues par une histoire de l’art qui, comme toutes les histoires, trompe énormément. Collections historiques psychiatriques et carcérales, d’une part, créations en ateliers protégés, de l’autre, art populaire contemporain et environnements fantastiques, enfin : à la Halle, l’offre est presque pharaonique, tant on s’y confronte à une foule de créateurs et d’expressions !

Epinglons-en quelques temps forts et décisifs.

Carlo Zinelli, dit Carlo (1916-1974), s’illustre par une inventivité graphique insolite qui fait merveille. Ses planches sont des histoires en raccourci si justement rythmées et caractéristiques qu’elles sont un monde à elles seules. Un monde que l’on pénètre subjugué et conscient d’une rencontre essentielle.

Giovanni Podesta (1895-1976) s’ingénia à être le grand prêtre de sa propre religion. Auteur de décors fous, de mobilier d’un baroquisme étincelant, apôtre de la vie et de la mort, il fut son propre démiurge.

Enfin, Pietro Ghizzardi (1906-1986), le plus directement peintre des trois, a bâti une œuvre, généralement dessinée, dont la femme aura été l’épicentre. D’un expressionnisme échevelé, son travail de portraitiste à feu et à sang, sans condescendance ni atermoiements, respire la densité et l’intériorité de ses modèles supposés. C’est grandiose.

Et l’exposition un long fleuve beaucoup moins tranquille qu’une trop sage histoire de l’art !

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