Alvaro Siza, un bijou d'art dans les polders
Près d'Ostende, au milieu des champs et des cris de mouettes, se trouve la Fondation "De 11 lijnen". Dans le seul bâtiment en Belgique du grand architecte Alvaro Siza, elle propose de belles petites expositions d'art contemporain. Une initiative privée, exemple de ces célèbres collectionneurs flamands. Découverte.
- Publié le 21-11-2014 à 17h26
- Mis à jour le 22-11-2014 à 08h21

Un peu après Jabbeke, avant d'arriver à Ostende, se trouve le village d'Oudenburg. On y a retrouvé des vestiges d'un camp romain et, jadis, on y a construit un fort qui donna son nom au lieu. Oudenburg est aujourd'hui sans guère de charme, c'est déjà la banlieue d'Ostende. Mais dès la sortie du village, en enjambant un de ces canaux poussifs qui se perdent dans le brouillard, en s'aventurant sur un chemin étroit entre des chevaux de trait qui vous fixent placidement et des paysans à vélo, on découvre un vrai petit bijou. Derrière une grille et une haie de saules, une ferme carrée à l'ancienne, avec sa grange qui déborde de ballots de paille géants. La ferme date de 1690 et a toujours appartenu à la famille Van Middelem.
Le propriétaire actuel, médecin généraliste, en est un descendant et a reçu la ferme en héritage. Son épouse, Griet Dupont, est une pédopsychiatre qui a longtemps travaillé à Ostende, à la tête d'une équipe de huit personnes. Ils ont décidé de transformer le lieu en un mixte original : ferme, lieu d'art et lieu de vie. La ferme continue sans bétail, c'est le hobby du propriétaire.
Griet Dupont, elle, a toujours été fascinée par l'art. Mais ses parents l'avaient convaincue d'opter plutôt pour la médecine. Mais dans ses thérapies, l'art prend une place importante et elle soutient le projet d'Art For Well Beings, mettant en contact artistes, enfants, handicapés. Jan Hoet avait déjà montré qu'entre son père psychiatre et lui, "gourou de l'art", la différence était faible : l'art comme la psychiatrie ouvrent à l'étrangeté et la beauté de l'Autre.
Alvaro Siza
Le couple a fait appel au grand architecte portugais Alvaro Siza, prix Pritzker en 1992, qui fut tout de suite séduit par la beauté du site, son horizontalité, l'infini des ciels, la brume sur les prés, la qualité de la lumière, le calme. Il a largement conservé les volumes et les façades anciennes en brique. L'extension faite reprend les mêmes volumes mais avec une toiture en plomb et des bardeaux verticaux de cèdre rouge. Mais tout l'intérieur de la ferme carrée est du pur Siza : blanc, très contemporain, avec les découpes des portes et fenêtres soigneusement calculées. Chaque fenêtre offre une vue comme un tableau sur le paysage de Flandre. Les découpes créent des échappées sur les champs et font entrer la lumière. Alvaro Siza a tant aimé qu'il reprend cette maison dans ses expositions.
Terminée en 2001, la maison Middelem-Dupont se transforma partiellement en galerie d'art. Un galeriste espagnol lui avait dit en riant qu'avec un tel lieu, elle aurait le choix entre entrer dans un monastère si elle ouvrait une galerie à temps plein et ouvrir un lieu d'art contemporain avec deux expositions par an . C'est cette dernière option qu'elle a choisie.
Celle qui étudia à l'UCL, y rencontra Françoise Dolto et fut passionnée par Lacan, connaît cette phrase du psychanalyste qui disait qu'"il ne faut jamais céder sur son désir".
Mesure des polders
Dans la maison privée, avec un mobilier design vintage (Le Corbusier, Eames, Rietveld), les murs sont couverts des œuvres de leur collection, des artistes souvent achetés au début quand ils n'étaient pas trop chers : Bruce Nauman, "mon favori" , dit Griet Dupont, des Panamarenko nombreux, un grand carré de verre de Gerhard Richter, des œuvres de Franz West, Mike Kelley, Toroni, etc. Beaucoup sont venus à Oudenburg. "La grande joie du collectionneur est de rencontrer les artistes."
Il fallait trouver un nom à la fondation. "Je discutais avec Panamarenko quand un paysan est venu nous dire qu'il allait travailler sur "de 11 lijnen" des polders sur notre propriété." Les "lijnen" sont des unités de surface de 40 m sur 10 m qui n'existent que pour les polders de Flandre et Hollande et nulle part ailleurs dans le monde. Les polders, ces terres gagnées au XVe siècle sur la mer .
Loin des modes
La propriété compte 11 "lijnen" de polders et Griet Dupont a choisi ce nom pour sa fondation car "la ligne est bien le point de départ de tout art". Depuis 2002, elle organise un à deux accrochages d'art contemporain par an, souvent loin des modes et du "mainstream" : Dan Van Severen, des artistes chinois, Toroni, etc.
Parmi les plus connues, il y eut "Le salon de Louise Bourgeois". Elle était allée voir l'artiste à New York et lui avait demandé qui elle voudrait dans son salon. Elle avait répondu du tac au tac : Soutine, Bonnard, Ensor, etc. Ce salon fut réalisé à Oudenburg mêlant des œuvres de Louise Bourgeois avec ses artistes préférés. L'exposition reçut en 2006, un prix du meilleur projet artistique.
L'art se retrouve chez les enfants de Griet Dupont. Sa fille Elise qui habite San Francisco, fut une des coorganisatrices du projet "Station to station", le train de la créativité lancé par Doug Aitken.
"De 11 lijnen", ou un petit bijou d'art dans la beauté des paysages des polders, là où Permeke peignit, là où un canal s'est perdu, disait Brel.
Des artistes de l'identité
La fondation propose pour l'instant le premier volet d'une double exposition consacrée, explique Griet Dupont, à la problématique de l'identité. "Bill Clinton l'a dit : les trois grands défis de l'avenir sont le réchauffement climatique, la technologie, et l'identité. Dans ma pratique de pédopsychiatre, j'ai rencontré de nombreux jeunes tombant en dépression faute d'identité."
Au centre des deux expositions, il y a la personnalité du peintre sud-africain Ernest Mancoba (1904-2002), le premier artiste noir important dans l'Art moderne et qui arriva à Paris en 1938, épousant une artiste danoise et fut un des initiateurs du groupe Cobra. Dans ses peintures et dessins, il amène dans l'expressivité de Cobra, ses racines et spiritualité africaines tout en épousant la modernité.
C'est ce que font aussi dans la première exposition, à voir actuellement jusqu'au 24 janvier, trois femmes pionnières, toutes venues de pays excentrés par rapport aux courants modernistes, et toutes encore en activité malgré leur très grand âge. Il y a Etel Adnan, Libanaise née en 1925 qui a longtemps habité Paris et San Francisco. Beaucoup ont découvert son travail quand elle avait déjà 85 ans, à la dernière documenta de Kassel : des petits paysages, quasi abstraits, mais plein de la nostalgie et du soleil des paysages libanais de son enfance.
Il y a aussi Monir Farmanfarmaian, une Iranienne née en 1924 qui a eu récemment une rétrospective au Wiels. Après un long séjour à New York, elle est retournée vivre à Téhéran et compose des marqueteries très géométriques, modernistes et spirituelles, à partir des miroirs qu'on retrouve dans les cafés et mosquées iraniens.
Peintre encore à 99 ans
Il y a enfin Carmen Herrera, cas extraordinaire de longévité. Née à Cuba, vivant à New York, elle a 99 ans et peint encore et depuis toujours une peinture très géométrique et minimale. Si elle n'a vendu son premier tableau qu'à 89 ans, elle est aujourd'hui reconnue dans le monde entier.
Le second volet débutera en avril et devrait voir des artistes africains d'aujourd'hui, d'Afrique ou de la diaspora sur le thème de l'identité (à confirmer) : Yto Barrada, Marlène Dumas, Latifa Echakhch, Meschac Gaba, Julie Mehretu, Robin Rhode, Pascale Marthine Tayou, etc.
Fondation De 11 lijnen. Seule la galerie d'art est visitable. Ouvert les ven. et sam. de 14 à 18 heures ou sur rendez-vous, fermé du 23 déc. au 10 jan. 1, Groenedijkstraat, 8640 Oudenburg. Rens. : 059.27.07.57 et info@de11lijnen.com